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Settling the Score : sur le ring avec Michael Giacchino et David Arnold

Compositeur américain vs compositeur britannique. John Williams vs John Barry, nouvelle génération. Capuccino vs Arnish. Le premier a connu une ascension fulgurante qui ne cesse de s’épaissir grâce à des projets cinématographiques tous plus excitants les uns que les autres. Le second, quant à lui, poursuit une activité plus discrète après un début de carrière florissant. Dans l’arène du Royal Albert Hall de Londres, ce soir du vendredi 18 octobre, Michael Giacchino et David Arnold se livrent une bataille symphonique impitoyable. Au programme : jalousie, provocation, Cumberbatch, batailles spatiales et costumes de pacotille. Mais qui en sortira vainqueur ? Réponse en 9 rounds !

Bienvenue à tous pour le concert de musique de film de ce soir à mon endroit favori, le Royal Albert Hall. J’espère sincèrement que vous apprécierez la soirée et que la musique de Michael Giacchino ne la ruinera pas, comme elle a pu le faire d’innombrables fois par le passé. 

David Arnold

premier round

Au son d’une corne de brume bourdonnant le thème de Rocky, les deux opposants surgissent sur scène parés de leur plus belle tenue de combat et agitent (littéralement) leurs gants de boxe pour déclarer les hostilités. En background, leurs faciès sont grossièrement placardés sur des affiches de corps bodybuildés. Vous l’aurez compris : « Settling the Score » propose une entrée en matière peu commune aux concerts de musiques de films classiques, une mise en bouche qui annonce clairement la couleur du show à venir. Au pupitre, le légendaire chef d’orchestre Gavin Greenaway, œuvrant à la baguette pour les plus grands tels Hans Zimmer, James Newton Howard, John Powell ou encore Henry Jackman sur plus d’une centaine de films. Le maestro sonne la cloche pour signaler l’ouverture du premier round. Le Royal Philharmonic Concert Orchestra s’exécute et démarre le  programme en fanfare par  une séquence d’action musicale « bondienne » de renom. Les souvenirs de Pierce Brosnan voguant sur la Tamise dans son bateau supersonique verdâtre (Le Monde ne suffit pas de Michael Apted, 1999) émergent alors peu à peu. Les cuivres pétaradants se mêlent au rythme de la batterie ainsi qu’aux cordes vivaces des violonistes pour créer un morceau propulsif qui n’a pas manqué de séduire une nouvelle fois les fans dans son interprétation dénuée de sa touche électro-techno. Cette parenthèse nostalgique nous rappelle ô combien David Arnold était habité par le « James Bond Theme » de Monty Norman, se l’appropriant jusque dans ses moindres notes pour le fusionner avec son style explosif caractéristique. L’ombre manifeste de son idole John Barry se fait également présente dans ses travaux, leur conférant un charme irrésistible qu’il propagea d’ailleurs jusqu’à l’arrivée de Daniel Craig dans le rôle éponyme de l’agent secret (celle de Sam Mendes sur Skyfall (2012) n’était pas négociable sans l’implication de Thomas Newman et la conclusion de l’ère Craig – No Time to Die (Cary Joji Fukunaga, 2020) se passera également de ses services…). A l’écoute de ce morceau, une certitude refait surface : David Arnold demeure incontestablement la voix musicale de James Bond ! Après ce knock out musical, Giacchino pourrait bien s’avérer K.O. Il n’en est rien ! Le compositeur réplique judicieusement avec une suite des Indestructibles (Brad Bird, 2018), parodie musicale des films d’espionnage dont la partition emprunte non seulement au travail de Lalo Schifrin mais aussi à l’oeuvre de John Barry. Caractérisée par son côté rétro et extravagant, ses accents jazzy très prononcés et sa section de cuivres outrageusement criarde, la partition colorée s’annonce donc comme une belle riposte qui place les deux rivaux sur le même piédestal. Nos deux musiciens n’en ont pas fini pour autant de se titiller…

© Irene Mercader

Godzilla vs. Cloverfield

A l’instar du concert « Michael Giacchino at 50 – Birthday Celebration » au Royal Albert Hall deux années auparavant, certains invités de marque avaient été annoncés par les organisateurs à l’approche de l’événement tandis que d’autres sont apparus de manière inattendue. C’est justement le cas de Godzilla, spécialement présent pour l’occasion. « Godzilla vs. Cloverfield », deuxième round... A moins que ce premier invité à la réputation dorée ne soit le cinéaste Matt Reeves, que l’on retrouve en outre derrière la caméra de Cloverfield (2006) et des deux derniers volets du reboot de La Planète des singes en 2014 et 2017. Godzilla pourrait bien s’avérer être un imposteur… L’intervention de Reeves aura été relativement brève mais ineffablement mémorable. Conquis par l’ingéniosité de son collaborateur Michael Giacchino, il plie littéralement le genou pour lui supplier de participer à son prochain long-métrage… The Batman (Matt Reeves, 2021) ! La décision extrêmement difficile à prendre (comment après tout la refuser ?) trouve en écho dans le public un enthousiasme dont on prend la mesure en captant les yeux scintillants des spectateurs galvanisés par cette révélation publique. Arnold, feignant d’être désemparé, tente désespérément de relancer sa carrière par un projet opportun similaire. Après des mois de spéculations marqués notamment par quelques indices parsemés ci et là sur Twitter, le musicien confirme enfin son implication sur les prochaines aventures de l’homme chauve-souris en avant-première mondiale. Cette annonce ne semblerait d’ailleurs pas rencontrer autant d’enthousiasme que le nom de l’acteur appelé à incarner le Chevalier Noir. Pour l’anecdote enfin, Giacchino succède une nouvelle fois à Danny Elfman et Hans Zimmer sur une franchise de renom après Mission : Impossible et Spider-Man. Si Arnold a ressuscité l’univers sonore du Kaiju Godzilla dans la version de Roland Emmerich avec une approche plus avant-gardiste de la musique de monstre, Giacchino, lui, ne se fait remarquer qu’au générique de fin de Cloverfield avec son unique morceau « Roar », abondant de cordes mystérieuses mais surtout de cuivres rugissant, inspiré des travaux d’Akira Ifubuke sur… Les films japonais Godzilla ! Arnold peut désormais ployer le genou… 

[Le nom de David Arnold] apparaît en premier sur [l’affiche et le programme] parce que nous étions d’accord pour respecter l’ordre alphabétique… 

Michael Giacchino

STRANGE SHERLOCK 

Soulignons la grande cohérence dans la confrontation des partitions des deux compositeurs avec une mise en lien très judicieuse des films auxquels ils ont participé tout comme dans l’élaboration du programme qui en découle. Cela s’observe une nouvelle fois avec la partie consacrée à Benedict Cumberbatch. Coiffé de la casquette du célèbre détective et revêtu de son indémodable manteau à carreau, David Arnold lâche quelques mots sur la série Sherlock (Mark Gatiss et Steven Moffat, depuis 2010) qu’il a mis en musique avec Michael Price avant d’être attaqué par le Doctor Michael Strange Giacchino. Ce grand enfant ne pourra s’empêcher de lui vaporiser quelques fils serpentins afin de marquer le lancement du 3ème round. C’est parodique et scénarisé certes, mais le public en raffole ! Le thème d’ouverture de la série Sherlock résonne dans la salle pour laisser place à une suite complète des meilleurs passages musicaux du show créé par le duo gagnant Mark Gatiss et Steven Moffat. Sa mélodie principale aux airs fantaisistes mais modernes, intelligemment rythmée et ouvertement simple, donne l’impression d’avoir été esquissée rapidement pour faire écho aux pensées fusantes de l’esprit du détective londonien. Elle explose et se déploie en intégralité dans l’interprétation frénétique du morceau « The Game is One » par l’orchestre du Royal Philharmonic Concert Orchestra pour un moment sensationnel. De son côté, le Benedict Cumberbatch de Giacchino officie chez Marvel sous les traits du Doctor Strange. Son thème reflète également à la perfection le personnage et l’univers qui lui est associé, notamment par l’incorporation d’instruments psychédéliques aux sonorités très 70’s (regrettablement non présents sur scène) qui lui confèrent un style très strange et baroque absolument exquis. En tant que fan absolu du personnage imaginé par Steve Ditko, Michael Giacchino était sans aucun doute le musicien le mieux placé pour illustrer ses aventures sur grand écran et l’on se délecte une nouvelle fois de son thème héroïque grandiloquent joué en live.

© Hartswood Films

© Disney/Marvel

Quand Lawrence d’Arabie rencontre Star Wars

Avec un humour très british, l’acteur et imitateur Lewis MacLeod (d’abord costumé en Boris Johnson puis en Donald Trump) vient fournir un préambule parodique sur deux des travaux « hors-cinéma » de chaque artiste qui furent joués par la suite. En 2012, Arnold a été engagé en tant que directeur musical sur la cérémonie de clôture des London 2012 Summer Olympics tandis que Giacchino a été chargé de célébrer le 60ème anniversaire de la NASA en 2018 (la pièce de concert « Voyage »). Le voyage musical se poursuit alors à travers une constellation de notes qui nous mène vers Stargate, la porte des étoiles (Roland Emmerich, 1994) et Rogue One : A Star Wars Story (Gareth Edwards, 2016), tous deux mis en scène sous un éclairage très hollywoodien. S’il a notamment forgé l’essentiel de sa renommée grâce à son implication sur la saga James Bond depuis 1997 avec Demain ne meurt jamais (Roger Spottiswoode), David Arnold marquait sa première incursion dans le blockbuster hollywoodien avec le Stargate de Roland Emmerich pour lequel il accouchait d’une symphonie épique et audacieuse, celle-ci se retrouvant réarrangée pour les besoins du concert. Cet autre épisode nostalgique de la soirée nous confirme une nouvelle fois la justesse de la description de l’œuvre par son auteur, à savoir : « Lawrence d’Arabie rencontre Star Wars ». Affublé de la robe de la princesse Leia (si, si !), Arnold annonce timidement la riposte musicale de son rival. La suite de Rogue One comporte l’ensemble des thématiques notables composant la bande originale : la mélodie délicate associée à l’héroïne Jyn-Erso (« Jyn Erso and Hope Suite ») portée par une section de cordes lyriques et un violoncelle soliste mélancolique qui se retrouvent rehaussés par des cuivres aventureux, la nouvelle marche militaire de l’Empire (« The Imperial Suite ») contenant de très belles consonances « williams-nesques », puis le thème mystérieux de l’escadron suicide dénommé Rogue One (« Guardians of the Whills Suite »). Il n’y a plus qu’à savourer cet instant depuis son siège tout en se rappelant que Giacchino n’a disposé que de quelques semaines pour l’écriture et l’enregistrement de son score. Mais lorsqu’il s’agit de participer à l’héritage d’une saga qu’on a tant chéri durant l’enfance et qui a même tout simplement tracé sa voie professionnelle, on se montre forcément très inspiré , tel un certain David Arnold succédant à son tour à John Barry. Impossible d’émettre encore des doutes à ce sujet : Michael Giacchino est indéniablement le digne héritier de John Williams. On espère ainsi le revoir associé à un prochain Star Wars dans les années à venir.

© DR

© DR

« vous n’avez encore rien entendu »

Après une courte intermission qui nous laisse souffler un peu, l’orchestre revient se déchaîner sur la version orchestrale de « You Know My Name ». L’interprétation du générique de Casino Royale (Martin Campbell, 2006) permet par la même occasion d’accorder un hommage poignant au regretté Chris Cornell, décédé en 2017. La composition éponyme séduit dans l’utilisation des cuivres qui souligne également le passage à l’ère de Daniel Craig tout en regroupant l’intégralité des sonorités « james-bondiennes ». Dans une réalité alternative, Chris Cornell serait venu y apposer ses chants rock en live, décuplant ainsi les émotions… Comment faire l’impasse sur l’incartade de Giacchino chez l’un des plus grands super-héros Marvel ? Le Royal Philharmonic Concert Orchestra s’empare ainsi de la partition de SpiderMan : Far From Home (Jon Watts, 2019). Bien que la scène ne soit pas équipée d’un écran, la grandiloquence de son thème principal qui résonne dans la salle du Royal Albert Hall sublime toujours autant les figures et prouesses de l’homme-araignée que les plus jeunes projetteront dans leurs têtes. « Wait a minute, wait a minute I tell yer, you ain’t heard nothin’ yet » : la suite contient également le motif très raffiné de la clarinette symbolisant le love theme MJ/Peter ainsi que le thème pompeux de Mysterio avant de repartir de plus belle sur des cuivres héroïques et de s’achever sur les notes pincées des violons, traduisant à la perfection la candeur du Spider-Man de Tom Holland. Le match s’avère être rude. David Arnold revient donc à l’offensive avec une avant-première mondiale live de son thème enchanteur et malicieux pour la série Good Omens (2019), annoncée fièrement par l’auteur du roman Neil Gaiman. S’ensuit une apparition surprise du metteur en scène Colin Treverrow qui vante les mérites et le talent de son collaborateur Giacchino, pour lequel il a convoqué ses services sur la trilogie Jurassic World (2015-2020) et The Book of Henry (2017). Sa « sensibilité lui permet de capter chaque note » selon ses dires. Le compositeur américain ne manquera pas de lui rappeler comiquement que la partition de Jurassic World ne figure pas au programme de la soirée… Vient ensuite l’heure de citer la musique de Là-haut (Pete Docter et Bob Peterson, 2009) avec « Married Life », l’un des chefs d’œuvres de Giacchino dont la qualité et la finesse de l’écriture lui valurent un Oscar en 2010.

Le seul moyen de revivre ces films, c’est d’en écouter la bande-originale. 

Michael Giacchino

Un public conquis

Caché derrière une harpe, David Arnold met un temps de côté ses apparitions scénarisées pour dévoiler ses qualités de chanteur à son public en s’adonnant à l’interprétation d’une chanson originale poignante qui risque d’émouvoir la salle. Et bien entendu, son adversaire Michael Giacchino revient à la charge pour proposer une « Star Wars session » plus enjouée avec un chant loufoque intitulé « The Force is Rising » entonné avec coeur par les geeks présents dans l’assemblée. Ce moment fédérateur transforme un temps la salle en un gigantesque bar irlandais… Où se trouvait d’ailleurs le compositeur quelques mois plus tôt ! Pour clore cette soirée insolite, le Royal Albert Hall se pare des atours de la Maison-Blanche comme sur une certaine affiche annonciatrice de la bataille symphonique. L’explosion des cuivres triomphants d’Independance Day (Roland Emmerich, 1996) annonce le 9ème round qui ne sera malheureusement pas suivi d’un rappel… La partition patriotique occupe une place importante dans la filmographie d’Arnold dont les mélodies flirtent là encore avec la nostalgie du cinéma des années 90.  C’est alors que Michael Giacchino l’assène de ses notes par un coup fatal. Gavin Greenaway enflamme une dernière fois le Royal Albert Hall avec une suite issue de la bande originale de Star Trek (2009-2016). Véritable odyssée musicale, le travail de Giacchino s’avère d’une richesse thématique robuste qui n’a rien à envier à celui de Jerry Goldsmith sur la saga. Cette suite reprend l’essentiel des mélodies du soap opera intergalactique, qu’il s’agisse de son thème principal audacieux (« Star Trek Theme ») présent dans la trilogie toute entière, du motif associé au personnage de Benedict Cumberbatch dans le second film (« The Kronos Wartet » présentant au passage de nombreuses similitudes avec le thème de Daenerys de Game of Thrones composé par Ramin Djawadi) ou encore du thème d’aventure « Night of the Yorktown » issu du troisième chapitre. Cette soirée musicale exaltante s’achèvera donc sur un mode épique. David Arnold et Michael Giacchino se partagent une dernière fois le ring, juste histoire de s’envoyer quelques punchlines bien senties. Chacun des deux se verra finalement remettre un trophée. Il est l’heure de récolter les honneurs d’un public entièrement conquis ! La confrontation des styles musicaux en concert a le vent en poupe – « The Music of Hans Zimmer vs John Williams » débarque à la salle Pleyel en décembre prochain (mais sans la participation desdits compositeurs) – de quoi justifier la production de ce « Settling the Score ».

Et pourtant, David Arnold avoue qu’il faut batailler valeureusement pour pouvoir livrer un tel concert de musique de film, « un peu à l’image des Hunger Games ». Outre le choix d’un programme entièrement convaincant (John Carter et La Planète des Singes manquent toutefois à l’appel mais on passera outre) et la présence de musiciens hors pairs placés sous la direction du légendaire Gavin Greenaway, l’originalité de la mise en scène et l’alchimie qui règnent entre les deux hôtes du Royal Albert Hall ne peuvent que galvaniser le spectateur. Mais au-delà de l’amusement que génère cet évènement, on pourrait aussi se demander s’il ne serait-pas le reflet d’une compétition acharnée que peuvent se livrer les compositeurs pour l’image dans le milieu du cinéma, tels des acteurs luttant pour décrocher un premier rôle ambitieux  ? Cette mise en scène offrirait-elle une réflexion sur la réelle nature de leurs relations ? Le débat est ouvert. Mais une question plus essentielle encore nous taraude à l’issu du concert : quand Michael Giacchino et David Arnold finiront-ils par collaborer ?

© DR

A propos de l'auteur

David-Emmanuel Thomas

Fasciné par l'interaction entre images et musique qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, David-Emmanuel devient un grand admirateur des œuvres musicales signées James Newton Howard, Thomas Newman, Hans Zimmer ou encore Brian Tyler. Amateur éclairé et mélomane, il n'hésite pas à traverser les frontières pour aller à la rencontre et aux concerts de ses compositeurs fétiches.

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