Passés les tourniquets d’entrée à la BNF, la petite Galerie des Donateurs accueille la nouvelle exposition – gratuite, soulignons-le – consacrée à Claudine Nougaret, en écho au travail de son compagnon, le célèbre photographe et réalisateur Raymond Depardon. Les artistes composent en effet un duo précieux au monde du cinéma documentaire français : elle s’approprie le son, lui l’image. Grâce au legs de leur fond cinématographique, la BNF met sur le devant de la scène celle qui « sonorisa » ces images tant vues et « entendues ». *

Textes introductifs, photographies de tournages, matériels visuels et sonores, scripts, et rubans de celluloïd sont présentés dans une grande galerie vitrée. L’exposition nous rappelle rien d’autre que l’importance du son au cinéma : Claudine Nougaret s’essaie à différentes méthodes d’enregistrement, qui influencent au possible toute la réflexion sur l’image et le cadre impulsée par Depardon. En somme, le savoir-faire de l’écoute, un éloge à l’oreille attentive. Le spectateur, ramené à sa pure et simple entité auditive, délaisse quelques heures le regard, le temps d’une rétrospective… « Silence, on enregistre ! »  

Depardon, cinéaste de notre temps

Raymond Depardon nait dans la Saône, en 1942. L’aventure commence pour lui  à l’âge de 12 ans lorsqu’il manipule son premier appareil photographique. Le jeune homme monte ensuite à Paris où l’attendent des missions de reporter. Son travail de photographe ne sera cependant reconnu qu’à partir de la vingtaine. Quelques dix années plus tard, il s’oriente vers l’image animée, le cinéma envisagé comme l’art photographique fondé sur la restitution de l’immobilité capable de glisser à son tour vers l’art du mouvement enregistré. Petits instants de solitude captés lors de ses reportages, flâneries, aux travers des villes et pays pour rencontrer quelques êtres ravissants ou tout simplement intéressants :  Raymond Depardon reprend en main l’héritage de Jean Rouch, seul, armé d’une caméra et d’un micro, dispositif auquel se greffe Claudine Nougaret. Le cinéaste décide de filmer la France et ses habitants. Enquêteurs et forces de l’ordre (Faits divers, 1983), urgentistes et patients (Urgences, 1987), accusés et magistrats (Délits flagrants, 1994, 10e chambre, instants d’audience, 2004), agriculteurs, fermiers etc. : chacun prend la parole pour donner à voir et à entendre son territoire intime et professionnel. Dans cette quête menée façon cinéma direct, Raymond Depardon désire toujours imprimer sur pellicule ces « temps morts » et suspendus qu’investissent pensées, bavardage, observations et autres déclinaisons de l’esprit.

Claudine Nougaret, désert du Mali, en 1986 © Raymond Depardon/Magnum Photos

Matériel de tournage de Claudine Nougaret et Raymond Depardon, utilisé pour le film Urgences en 1987 © Raymond Depardon/Magnum Photos

Lumière – ou Micro ! – sur Claudine NOUGARET 

Au cinéma, l’image est prépondérante. Je fais du son pour une image mais il faut que l’image laisse du temps au son. 

Claudine Nougaret

Claudine Nougaret cultive le son sous toutes ses formes : aigu, grave, voire jusqu’à son absence. Le silence occupe d’ailleurs une place de premier choix dans nombre de ses documentaires, afin d’aider le spectateur à pénétrer dans l’espace du film, parfois trop complexe, étranger, redouté – ains de l’hôpital psychiatrique dans Urgences. Au coeur de ces images, on « dégage l’écoute » comme on laisse du temps à l’expression. Hommes et femmes existent au centre du plan où leurs paroles ont droit à l’écoute. La coupe se fait rare : tout vaut d’être enregistré, filmé. Raymond Depardon considère que Nougaret « capte ces instants décisifs », à la manière du photographe Henri Cartier-Bresson, muni de son précieux Leica. Discussions, cris et chuchotements cristallisent la mémoire d’une époque au même titre que l’image en guise d’archive, de trace tangible. Le travail sonore de Claudine Nougaret devient ainsi matière fondamentale tant pour une recherche sociolinguistique, qu’une étude historique et idéologique. Capter un son relève ici d’un parti pris esthétique et politique. Les archives sonores de la BNF recèlent donc dès à présent une parole libre, un discours « autorisé », des silences dont l’origine pourrait rester secrète – à moins de les synchroniser au spectre du visible.

Par ce don nous laissons une trace de la façon de parler de 1975 à nos jours […] Toute une mémoire française !

Claudine Nougaret

* Exposition gratuite, du 14 janvier au 15 mars 2020 à la BnF I François-Mitterrand, Quai François Mauriac, Paris XIIIe, du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 13h à 19h. Fermeture les lundis et jours fériés.