Avant de faire swinguer Cher et Winona Ryder dans Les Deux Sirènes (1990) – un film à retrouver d’ailleurs dans un sympathique combo DVD/Blu-ray chez Rimini éditions,le réalisateur Richard Benjamin confiait les clefs d’Une baraque à tout casser à Tom Hanks, alors jeune comédien promis à un brillant avenir. Cette comédie loufoque sans prétention, remake d’Un million clé en main (H. C. Potter, 1948), produite par Steven Spielberg en 1986, bénéficie à son tour cette année d’un petit coup de polish grâce à l’éditeur Elephant Films. C’est l’occasion pour nous d’exhumer cette œuvre méconnue, oubliée à tort et rocambolesque, l’une des nombreuses potacheries cinématographiques produites sous l’ère Reagan. Tom Hanks, des gags à tire-larigot et un dénouement heureux : pourquoi bouder son plaisir ?

Après une première partie de carrière passée devant les caméras de Mike Nichols (Catch-22, 1970) et Michael Crichton (Mondwest, 1973), Richard Benjamin réussit avec brio sa quatrième réalisation, Une baraque à tout casser/The Money Pit, émaillée de dialogues savoureux, de situations décapantes et corrosives, sans vulgarité mais aussi et surtout interprétée par des « jeunes » acteurs prometteurs. Le cinéaste réadapte l’air de rien une comédie dans la plus pure tradition hollywoodienne, Un million clé en main, dont l’intérêt aujourd’hui reste surtout anecdotique, puisque c’est le dernier film à réunir à les charismatiques Gary Grant et Myrna Loy. Steven Spielberg, amateur de comédies vaudevillesques – rappelez-vous un peu son 1941 – et alors au sommet de sa forme, diversifie ses activités créatives en tant que producteur et jette donc son dévolu sur cette folle histoire pleine de gags destructeurs. The Money Pit suit ainsi l’histoire d’un jeune couple, Walter (Tom Hanks) et Anna (Shelley Long), expulsé de son appartement, qui décide de s’installer dans une maison dont l’apparence idéale dissimule un intérieur pour le moins véreux. De catastrophe en catastrophe, l’investissement hasardeux s’apprête à leur causer bien des soucis… 

Richard Benjamin sur le tournage de The Money Pit, en 1986 © Fulton Archives/Getty Images

Tom Hanks et Shelley Long pour la promo du film, en 1986 © Harry Langdon/Amblin Entertainment

UNE SATIRE SOCIALE

Si ce sont Les Deux Sirènes (1991) et Made in America (1993) qui vont réellement propulser la carrière de Richard Benjamin, on peut déjà déceler dans ses œuvres « de jeunesse » tout le potentiel de sa mise en scène, en plus de quelques leitmotiv récurrents. L’architecture de la comédie vaudevillesque semble ainsi particulièrement convenir  au cinéaste pour brosser une satire sociale diluée dans une série de gags en cascade. Dans sa baraque à tout casser, le réalisateur tire le portrait d’une société guère reluisante soumise au dieu dollar que convoitent des rapaces plus féroces les uns que les autres. Chemin faisant, Benjamin suit à la lettre le cahier des charges d’une screwball comedy, parsemant son film d’un humour léger et de catastrophes en série à mesure que progresse l’histoire. Si les fous rires ne sont plus aussi fréquents aujourd’hui qu’à l’époque, les séquences « catastrophes » parviennent encore à nous arracher un sourire. La satire efficace de Richard Benjamin laisse néanmoins entrevoir ici et là une vision en demi-teinte, voire pessimiste, au point de lorgner du côté de la comédie dramatique « sérieuse ». Côté casting, Tom Hanks assume quasiment à lui seul, avec émotion et sincérité, soulignons-le, la plupart des pitreries auxquelles il semble de toute façon abonné pendant toute la décennie depuis Splash (R. Howard, 1984) [Brian De Palma lui confiera son premier « vrai » rôle dramatique dans Le Bûcher des Vanités en 1990, un cuisant échec critique et commercial, N.D.L.R.] A ses côtés, il peut néanmoins compter sur sa collègue Shelley Long, déjà croisée dans le très réussi Divorce à Hollywood (C. Shyer, 1984) – on vous conseille de redécouvrir au plus vite cette petite pépite avec Ryan O’Neal, Drew Barrymore et Sharon Stone (!) -, et l’ex-étoile du Bolchoï, Alexander Godunov, qui prenait le temps d’incarner un tombeur après son rôle de fermier Amish dans Witness (Peter Weir, 1985) et avant de prendre d’assaut le Nakatomi Plaza (Die Hard, J. Mc Tiernan, 1988). Drôle d’oiseau que cette Baraque à tout casser, non ? Dans sa filmographie inégale d’un réalisateur capable du meilleur (Les Deux Sirènes, 1991) comme du pire (J’ai épousé une extra-terrestre, 1988), le film de Richard Benjamin se situe à mi-chemin. Si cette comédie menée rondement dès l’ouverture paie un hommage sincère à ses modèles de l’âge d’or américain, l’ensemble s’essouffle assez vite, paradoxalement par manque de rebondissements. On s’étonne d’autant plus d’une telle erreur de débutant quand on découvre au générique que le scénario a été signé par David Giler, d’ordinaire capable de brosser une galerie de personnages savoureux et iconoclastes, comme il le fera d’ailleurs la même année pour James Cameron  (Aliens, le retour).

NOTRE MADELEINE DE PROUST

Elephant Films propose une version restaurée du film dont on appréciera l’effort pour respecter le grain original d’une pellicule poussiéreuse par-ci par-là, la patine du temps n’ayant pas oublié de faire son oeuvre. Du côté des suppléments, un court reportage promotionnel d’origine témoigne de la bonne humeur sur le plateau de tournage entre novices et vieux de la vieille.

Mentionnons également l’interview particulièrement intéressante d’un vrai « cinglé de cinéma », Julien Comelli, qui semble apprécier plus que jamais rappeler à nos mémoires les films oubliés des années 70 et 80. Quelle aubaine ! Elephant Films lui confie l’introduction d’Une baraque à tout casser, prétexte à une judicieuse recontextualisation de l’œuvre en comparaison avec des productions contemporaines sur des sujets similaires. L’autre grand intérêt de cette interview, c’est aussi l’hommage rendu à Michel Colombier, compositeur français disparu en 2004, lui aussi oublié (décidément !), issu de la Nouvelle Vague, avant de faire ses valises pour Hollywood dans les années 80. Rappelons qu’on doit quand même à ce Cyrano de Bergerac des bandes originales de  choix, parmi lesquelles celles du Convoi de la peur(W. Friedkin, 1977) et d’Elisa (J. Becker, 1995). Revoir Une baraque à tout casser, c’est peut-être sauter à pieds joints dans un passé pas si éloigné que ça, mais c’est aussi grappiller un petit moment de bonheur rétro, à la fois tendre et chaleureux.

© Universal/Elephant Films

Une baraque à tout casser (The Money Pit, 1986 – États-Unis) ; Réalisation : Richard Benjamin. Scénario : David Giler. Avec : Tom Hanks, Shelley Long, Alexander Godunov, Maureen Stapleton, Joe Mantegna, Philip Bosco, Josh Mostel et Yarkov Smirnoff.  Chef opérateur : Gordon Willis. Musique : Michel Colombier. Production : Art Levinson, Frank Marshall et Kathleen Kennedy – Amblin Entertainment. Format : 1,85:1. Durée : 91 minutes.

En salle le 26 mars 1986 (aux États-Unis).

Disponible en DVD/Blu-ray chez Elephant Films depuis le 25 février 2020.