À la fois impeccable reconstitution, thriller haletant et dénonciation politique, Mississippi Burning d’Alan Parker déclencha pourtant des polémiques à sa sortie en 1989. Sa réédition en salle l’an dernier par Les Acacias, désormais disponible en DVD/Blu-ray collector grâce aux soins de L’Atelier d’Images, permet d’explorer tous les aspects de cette œuvre d’un Anglais au pays de la ségrégation.

Été 1964 : trois militants des droits civiques disparaissent à Philadelphia, Mississippi. Ils seront retrouvés morts un mois et demi plus tard, et la justice mettra plusieurs années à condamner les criminels, membres du Ku Klux Klan. Dans le film d’Alan Parker, le suspense n’est pas celui d’un whodunit puisqu’on assiste aux meurtres dès l’ouverture, ou presque. Le récit suit pas à pas un tandem d’agents du FBI tentant de coincer les coupables alors que les policiers locaux, membres du Klan, leur mettent des bâtons dans les roues. Pendant ce temps, à l’ombre de sa statue de soldat confédéré, la bourgade tout entière les regarde avec hostilité ou inquiétude s’immiscer dans son way of life traditionnel.

UN PLAIDOYER CONTRE LE RACISME

La jaquette du DVD présente le film comme un « plaidoyer contre le racisme ». Il n’a pourtant rien d’abstrait, rien de théorique, rien de déclamatoire. Sa puissance tient à l’opposition entre des personnages très fouillés à la psychologie très cohérente, portés par des acteurs imposants, impressionnants : Gene Hackman dont la force tranquille apparente est toujours à deux doigts de basculer dans une violence désespérée, ici à la hauteur de ses premiers grands rôles dans la même veine que French Connection (W. Friedkin, 1971) et Conversation secrète (F. F. Coppola, 1974) ; Willem Dafoe engoncé dans son costume et ses lunettes de jeune premier de la classe, raide, obstiné, presque boudeur (entre son personnage, qui entend mener l’enquête selon les règles, et celui de Hackman, natif du Sud, attentif aux habitants de la ville, et prêt à quelques entorses à la loi pour plus d’efficacité, qui l’emportera ?) ; sans oublier Brad Dourif en petit flic local raciste, magistrale incarnation de la pleutrerie par le biais de toute une batterie de regards furtifs, et Frances McDormand en femme généreuse mais étouffée sous le poids de son milieu, dont c’est le premier grand rôle loin des frères Coen. 

Ces quatre-là donnent à voir de façon éclatante les ressorts profonds du Vieux Sud. Ils se déplacent les uns par rapport aux autres comme des pièces sur un échiquier ; la caméra capte de très près leurs moindres tressaillements, leurs expressions, leurs corps. Montrer, plutôt que dire : tout l’inverse, en réalité, d’un plaidoyer.  Alors pourquoi le film a-t-il été si mal accueilli à sa sortie ? D’abord, parce que le scénariste Chris Gerolmo avait choisi de transformer considérablement l’affaire. Si les crimes sont immédiatement reconnaissables, les noms des lieux, des victimes et des coupables ont été modifiés. Pour une raison simple : il n’était pas question de verser un seul dollar aux criminels pour avoir le droit d’utiliser leurs vrais noms. D’autre part, plusieurs personnages permettant de mieux incarner les procédures à l’œuvre lors de l’enquête ont été inventés de toutes pièces. C’est sous cet angle du débat « faits contre fiction » que le film parut à la une de Time Magazine.

© TIME

Ce statut hybride de fiction inspiré de faits réels vient de la façon dont le scénario a été élaboré, résultat d’un va-et-vient entre le scénariste cherchant à créer un thriller « procédural » à partir de livres sur les enquêtes du FBI, et le réalisateur décidé à politiser davantage l’histoire. Peu au fait de l’histoire de la ségrégation quand le studio Orion lui confia le film, l’Anglais Alan Parker se documenta abondamment et entreprit de réinjecter dans son oeuvre l’ambiance des images d’archives qu’il découvrait. Cette tension, et cette évolution du projet, apparaissent de façon très éclairante dans les interviews croisées de Gerolmo et Parker réalisées en 2015 par Carl Daft, qui constituent l’essentiel du DVD bonus de cette réédition.

© David Appleby/Orion Pictures Corporation

© David Appleby/Orion Pictures Corporation

dans le ventre de la bête

L’autre critique, plus grave, qui a été faite à Mississippi Burning, c’est celle d’être un « white savior narrative » – une histoire de Blancs qui viennent sauver des Noirs, faisant complètement passer à la trappe les militants des droits civiques. On croise en effet peu de personnages noirs dans cette aventure, et ce sont surtout des victimes passives. Là encore, Alan Parker s’en explique dans son interview de 2015. Comme le montre clairement l’affiche française du film, son sujet était la mentalité raciste des petits Blancs, pas le mouvement des Civil Rights. (L’affiche américaine, elle, évoquait plutôt un fait divers avec son aspect de Une de journal tabloid.) Cette mentalité, et l’intention de dresser son portrait, sont mises en évidence dès la première scène où apparaissent les personnages des agents du FBI : tandis que Gene Hackman manipule des photos de lynchages par des encagoulés à chapeaux pointus et chante in extenso un hymne du Klan, la voiture conduite par Willem Dafoe pénètre au Mississippi et dépasse un panneau « Welcome to the Magnolia State ». Voilà le monde que nous allons explorer, voilà où nous mettons les pieds. Depuis, à l’occasion du cinquantenaire du mouvement des droits civiques, les années 2010 ont vu fleurir de beaux récits en costumes se concluant sur un happy end apaisé – toutes ces horreurs sont derrière nous, proclamaient par exemple La Couleur des sentiments (T. Taylor, 2011), Le Majordome (L. Daniels, 2013) ou Les figures de l’ombre (T. Melfi, 2016). En 1988, Alan Parker avait aussi fait un film en costumes. 

D’entrée, sa reconstitution-mise en mouvement d’une des plus célèbres photos de la ségrégation, avec ses lavabos pour Blancs et pour Noirs, nous plongeait dans une époque. Mais il choisissait, lui, de terminer son film sur l’image d’une pierre tombale vandalisée des années après les faits. Il le justifiait dans une courte interview réalisée pendant le tournage : les costumes, la distance historique sont juste là pour rendre la dénonciation du racisme audible par le public américain de 1989, mais le problème de fond est toujours bien présent. Willem Dafoe a une formule glaçante quand il se remémore le tournage : « On était dans le ventre de la bête. » Aujourd’hui, trente ans après la sortie du film, cet état d’esprit n’est-il plus qu’une curiosité historique ? Bien sûr que non. Il faut revoir Mississippi Burning et BlackKklansman (S. Lee, 2018) dans la foulée : on comprend très clairement que si les modes vestimentaires et les discours officiels passent, le fond raciste indécrottable d’une certaine population américaine est toujours à l’œuvre. Peut-être fallait-il un outsider, un Londonien, pour mettre brutalement les pieds dans le plat. 

© Les Acacias/L’Atelier d’Images

Mississippi Burning (1989 – États-Unis) ; Réalisation : Alan Parker. Scénario : Chris Gerolmo. Avec : Willem Dafoe, Gene Hackman, Frances McDormand, Brad Dourif, R. Lee Ermey, Gailard Sartain, Michael Rooker et Pruitt Taylor Vince.  Chef opérateur : Peter Biziou. Musique : Trevor Jones. Production : Robert F. Colesberry et Frederick Zollo  – Orion Pictures Corporation. Format : 1,85:1. Durée : 128 minutes.

En salle les 27 janvier (États-Unis) puis 29 mars 1989 (France).

Disponible en DVD/Blu-ray collector chez L’Atelier d’Images depuis le 17 mars 2020 – Restauration 2K par Kino Lorber pour MGM. Scan 4K du négatif original. 

Copyright photo de couverture : David Appleby/Orion Pictures Corporation.