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La Valse de l’Empereur

La Valse de l’Empereur

Je vais vous dire, moins vous perdrez de temps à analyser La Valse de l’Empereur mieux ça vaudra ! Il n’y a rien à expliquer, rien à interpréter dans ce truc-là.

Billy Wilder

Malgré l’aversion certaine du cinéaste pour une œuvre qu’il qualifiera d’échec, Rimini éditions propose aujourd’hui aux cinéphiles curieux une très belle édition en DVD et Blu-ray de La Valse de l’Empereur (1948), film plus que méconnu du formidable Billy Wilder. Réalisateur et scénariste de génie à l’humour mordant, auteur de nombreux chefs-d’œuvre du cinéma américain – on lui doit un chef d’oeuvre du film noir, Assurance sur la Mort (1944), mais aussi de la comédie Certains l’aiment chaud (1959) -, il livre ici l’unique comédie musicale de sa carrière, qu’il s’efforcera d’oublier tout au long de sa vie…           

Mais alors pourquoi l’histoire (bien légère) de Virgil Smith, un commis voyageur américain souhaitant vendre un phonographe à l’empereur d’Autriche, et séduisant au passage la comtesse Johanna Von Stulzenberg Stulzenberg (tout comme le chien bâtard du voyageur ensorcèle la chienne pure race de la comtesse, pourtant destinée au canidé impérial) lui a-t-elle laissé un souvenir si douloureux ? Cette histoire canine, me direz-vous, pourrait être un début d’explication… Et pourtant, le gag visuel le plus réussi, et le seul qui trouvera grâce aux yeux de Wilder, est dû à l’animal, reproduisant, le temps d’un plan, le célèbre logo de la Voix de son Maître. Mais, il faut en convenir, même si Billy Wilder et son fidèle coscénariste, Charles Brackett ont été convoqués par la censure, outrée par ce parallèle êtres humains/chiens si sexuellement explicite (et tout compte fait assez wilderien, dans sa propension à déjouer le Code Hays grâce à l’image et aux sous-entendus), la satire reste bien sage.

Une conception rocambolesque

Le film, abordé par Wilder comme un défi, voit le jour lors d’une réunion avec les chefs de la Paramount, cherchant alors un véhicule pour leur vedette, Bing Crosby. Ce dernier vient alors de remporter l’Oscar du Meilleur acteur deux ans plus tôt, en 1944, pour La Route semée d’étoiles (Leo McCarey), et triomphe avec son émission, le Crosby Show, que suivent avec ferveur plus de 25 millions d’américains. Autant dire que le succès est quasiment assuré pour le studio. Wilder, qui connait l’artiste, puisqu’il a travaillé 6 ans auparavant avec lui sur Rhythm on the River (V. Schertzinger, 1940) et l’apprécie, propose donc de faire une comédie musicale. Il faut dire que le réalisateur vient de rentrer d’Allemagne où il était mobilisé, et que le dernier film qu’il a monté est un documentaire sur les camps de concentration, Death Mills (1945)… « C’est pourquoi j’étais impatient de faire quelque chose d’un peu plus frivole. » explique-t-il d’ailleurs. La perspective d’une comédie musicale comme projet suivant est donc bienvenue, d’autant qu’il travaille avec Brackett l’idée d’une opérette, Olympia, depuis quelques années déjà. 

© Paramount Pictures

Le script inachevé est donc ressorti des tiroirs, et les deux hommes essaient alors d’en tirer un véritable scénario. Lors de l’écriture du premier jet, Wilder a Katharine Hepburn en tête, mais il soumettra le scénario à Greta Garbo, avec laquelle il rêvait de tourner. C’est finalement Joan Fontaine, proposée par le producteur David O. Selznick, qui héritera du premier rôle féminin. Si son cachet est bien moindre que celui de la star masculine du film (75 000$ contre 125 000$ pour Crosby), Joan Fontaine réussit tout de même à négocier que leurs noms apparaissent à taille et hauteur égale sur les affiches et au générique. Pour autant, le statut de superstar du crooner met à mal l’alchimie entre les acteurs vedettes. Conscient de son importance, Crosby prend en effet de nombreuses libertés, quitte à être désagréable à sa partenaire, qui ne réussit par ailleurs jamais à lui adresser la parole en dehors des plateaux tant il est entouré. Il est vrai que l’artiste se déplace en permanence avec son scénariste personnel, qui reprend régulièrement ses répliques. Le déroulement du tournage n’aide pas non plus les acteurs. Il débute presque à l’improviste, et l’on transmet leurs répliques aux comédiens directement sur le plateau, quelques minutes seulement avant que la caméra ne tourne, sans la moindre répétition… Pour accroître la confusion, Billy Wilder réalise un peu tard qu’il y a eu une erreur de casting, et se retrouve obligé de tourner de nouveau les scènes où l’Empereur apparaît, Oskar Karlweis étant remplacé au pied levé par Richard Haydn. Ajoutez à cela la difficulté de tourner avec des chiens, même dressés, et vous comprendrez que la production accumule le retard, et dépasse allègrement le budget alloué : de 2,8 millions de dollars, le film en coûtera finalement 4 millions. Et pourtant, ce qui contribue grandement à la hausse du budget pour ce tournage qu’il admet lui-même être quasiment « improvisé », c’est la volonté perfectionniste, quasi documentaire, de Billy Wilder lors du choix des décors. En effet, bien que le film soit tourné au Canada dans le Jasper National Park, l’un des endroits de l’Amérique du Nord évoquant le plus les Alpes autrichiennes, la ressemblance n’est cependant pas suffisante pour le cinéaste qui demande, pour l’accroitre, à ce que l’on y transplante une sorte de pin bien particulière. L’argent ne pousse pas sur les arbres, n’est-ce pas ? Ceux-ci ont tout de même coûté 20 000 dollars… Et ils sont loin d’être l’élément de décor le plus onéreux : l’édification entièrement artificielle de la petite île sur laquelle se retrouvent les amants, chiens et humains, au milieu du lac Leech,  a nécessité la bagatelle de 90 000$ !

© Paramount Pictures

© Paramount Pictures

Dernier détail dispendieux, enfin : le problème de la couleur… Billy Wilder tourne habituellement en noir et blanc, ce qu’il affectionne particulièrement, mais il sait que la Paramount refusera de céder sur la question du Technicolor. C’est pourquoi La Valse de l’Empereur est le premier film en couleur du réalisateur. Peut-être le studio a-t-il plus tard regretté cette décision, car la recherche de l’image parfaite de Wilder a de nouveau alourdi les dépenses de la production. Le réalisateur demande ainsi tout naturellement à ce que l’on plante 4000 marguerites blanches… Teintes en bleu pour mieux ressortir à l’image ! Il a également tout simplement fait repeindre… La chaussée, pour que la couleur corresponde mieux à sa vision ! Seulement, malgré tous ces efforts, le résultat final sera loin de le satisfaire.  « Tout dans La Valse de l’Empereur avait l’air de sortir de chez le glacier. Même les dialogues sonnent faux en couleur ! » affirmera même le réalisateur. Une fois le tournage terminé, ce dernier et son coscénariste manifestent si peu enthousiastes face au résultat que, selon Wilder, ils l’ont « retenu aussi longtemps qu’on a pu ! ». Le  film, qui aujourd’hui aurait sans doute porté l’accroche rebattue « inspiré d’une histoire vraie», puisqu’il prend pour prétexte la visite avérée à l’Empereur d’un inventeur danois qui cherchait à financer un système d’enregistrement des voix, sort donc deux longues années après le tournage, en 1948, sous l’appellation de comédie musicale. Force est de reconnaître que ce n’est pas là le point fort de Wilder, car les numéros musicaux semblent quelque peu assénés, sans grande fluidité, intérêt chorégraphique, ni véritable raison d’être (à l’exception de la chanson « The Kiss in your Eyes » qui permet au commis de gagner le cœur de la comtesse). Mieux : lui-même le reconnaît ! 

Je n’ai pas de talent pour le genre, parce que je ne peux pas m’habituer à l’idée que les gens se mettent à chanter sans la moindre raison ! Moi j’avais un gros handicap : je n’étais pas compétent pour faire une comédie musicale. […] Mais ce n’était pas vraiment une comédie musicale, parce que dans une comédie musicale les gens chantent au lieu de se parler. Les chansons font progresser l’intrigue, et ils chantent. Et j’ai commencé à chercher une intrigue là-dedans, et c’était un peu, bon… 

Billy Wilder

Malgré tout, la chanson « The Kiss in your Eyes » fut reprise, avec de nouvelles paroles, interprétée par différents artistes, et connut même un succès non négligeable sous le titre « Suddenly » (pour les amateurs, cherchez un peu dans le répertoire de Tony Bennett).

UNE VALSE PAS SI MINEURE 

Face à un tel besoin de la part du réalisateur de passer sous silence son film, on s’interroge… La Valse de l’Empereur est-il véritablement si mauvais ? Enfreignons la recommandation de son réalisateur, et analysons au contraire ce petit film mineur et pourtant lourd de sens. Une fois passée la surprise de voir Billy Wilder livrer une opérette en costumes manquant de rythme et mettant en scène une histoire plus canine qu’humaine, on y distingue finalement des bribes de son savoir-faire, de son humour acéré, et un discours qui ne peut laisser indifférent quand on remet le film dans son contexte, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale… Dans ce film, Wilder et Brackett ciblent ainsi principalement la noblesse, dont le faste ne suscite aucun désir, pour mieux servir leur critique sociale.

© Peter Stackpole/The LIFE Picture Collection

Prenons par exemple les personnages par le biais desquels nous est contée l’histoire de la comtesse et du commis : il s’agit d’aristocrates replets, avachis, manquant d’élégance malgré leurs belles toilettes, qui, sans quitter leurs fauteuils se permettent de commenter les agissements des protagonistes. Cette inaction de la part d’une haute société figée dans un autre temps, mais s’octroyant pourtant tout pouvoir de décision, est dépeinte avec une ironie plutôt efficace tout au long du film. Dans une passionnante discussion qui vient joliment compléter l’édition DVD de Rimini, Mathieu Macheret et Frédéric Mercier analysent avec justesse un plan qui nous présente l’Empereur faisant les cent pas sur place, le long d’une spirale conçue à cet effet, comme l’incapacité de l’ancien monde à avancer vers l’avenir. L’image évoque également la célèbre yellow brick road du Magicien d’Oz (V. Fleming, 1939), qui permettra à Dorothy de rentrer chez elle. Le parallèle existait-il dans l’esprit de Wilder, dont la réalisation donne la possibilité de retrouver, l’espace de quelques mois, le pays de son enfance, « [d’]y revenir avec ses danses, ses chapeaux tyroliens, ses culottes de peau et son chou à la crème »  ? La Valse de l’Empereur donne ainsi l’occasion à son réalisateur de recréer un univers qui lui est familier. Cela passe également par des références plus ou moins transparentes aux films d’Ernst Lubitsch (bien que Wilder démente ne jamais avoir voulu faire de son film un hommage au réalisateur berlinois toute en trouvant l’idée « merveilleuse »). Une sorte de retour aux sources, donc, puisque Wilder et Brackett ont été scénaristes sur plusieurs films de Lubitsch (La Huitième Femme de Barbe-Bleue en 1938, Ninotchka en 1940…), un réalisateur que Wilder a longtemps pris pour modèle. La phrase « Comment Lubitsch aurait-il fait ? » a orné d’ailleurs son mur des années durant, et il lui emprunte régulièrement l’art des ellipses…

© Paramount Pictures

© Paramount Pictures

Outre le genre du film, une opérette viennoise qui rappelle l’adaptation de La Veuve Joyeuse en 1934 par Lubitsch, Wilder emploie dans La Valse de l’Empereur l’acteur Sig Ruman dans le rôle du vétérinaire/psy pour chien (oui, vous avez bien lu), qui n’est autre que l’interprète du mémorable « Concentration Camp Ehrhardt » de Jeux Dangereux (To Be or not to Be, E. Lubitsch, 1942) ! Et si avec ce film ce dernier a été, avec Chaplin et son Dictateur (1940), l’un des seuls réalisateurs hollywoodiens à condamner l’idéologie nazie, la dénonciation est également présente dans le métrage de Wilder. En effet, le rôle que le cinéaste confie à Sig Ruman- alias-Colonel-Ehrhardt est lourd de sous-entendus : lorsque Shéhérazade la chienne noire au pedigree impeccable de la comtesse donne naissance à une portée de chiots tous plus blancs les uns que les autres à l’image du bâtard du commis voyageur, c’est à lui que revient la charge de noyer les petits chiens « de la mauvaise couleur », qui ne sont pas de pure race. Gageons que ce choix de casting était fait à dessein, car les réminiscences du personnage de Lubitsch amplifient la dimension critique, Sig Ruman créant le lien entre la métaphore et ce qu’elle signifie, soulignant ainsi toute l’horreur du nazisme. C’est bien là que le film prend toute sa force, et que l’on comprend que derrière la dispensable bluette se dissimulent des vérités essentielles.

DE la sclérose sociale

Ainsi, au monde de la noblesse figée dans ses traditions et se complaisant dans un immobilisme qui la mène à faire des choix parfois discutables (l’empereur s’obstine par exemple à conserver des favoris peu flatteurs pour ne pas troubler ses sujets), s’oppose le personnage de Bing Crosby, cet américain bonhomme et affable qui ne s’embarrasse pas de conventions et bouscule l’univers sclérosé de l’aristocratie. Lors du plan d’ouverture (qui rappelle celui du futur Sabrina, 1954), Wilder nous le présente s’introduisant subrepticement au bal de l’Empereur. L’abîme entre ces deux mondes est alors physiquement matérialisé, puisque le commis doit ouvrir des volets, puis briser un carreau givré (ce qui accentue l’atmosphère de conte suranné, tout en suggérant froideur et d’immobilité) pour réussir à ouvrir la fenêtre, enfin, et pénétrer dans ce lieu où le temps semble suspendu. Il fait alors l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. Ce que Virgil représente, c’est bien sûr la modernité – quelle métaphore que ce phonographe qu’il transporte, cette nouveauté bruyante qui transformera pour toujours la manière de consommer la musique ! -, mais il est surtout l’image d’un idéalisme sans faille, d’une démocratie ayant aboli le système de classes, où seules comptent les valeurs de l’individu. Cette Amérique que le cynisme de Wilder n’épargne habituellement pas, cette terre d’asile où il s’est installé pour fuir la montée du nazisme en Europe, il la dépeint ici avec tendresse, les manières simples et humaines du commis introduisant un espoir de meilleur et de renouveau pour la société. Un beau symbole à la fois personnel et universel, dans un monde qui sort à peine de l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale… Cette affection et cet optimisme qui transparaissent dans l’histoire sont néanmoins loin de refléter ce que ressent Wilder pour son film, dont la simple mention le déprime, et qu’il se refusera presque toujours à commenter. « […] La Valse de l’Empereur ne vaut rien et ça n’a pas du tout marché. » Et Charles Brackett d’ajouter « […] un boulet. Je n’ai jamais vraiment compris le fond de ce film. […] le résultat final n’est-il pas un peu ennuyeux ? » ! Pourtant, le long-métrage poursuivra une carrière honnête, rapportant plus qu’il n’a coûté, et récoltant deux nominations à l’Oscar : Meilleurs costumes pour un film en couleur et Meilleure Musique.   

Pour un homme qui disait « Je ne fais pas du cinéma, je fais des films. » ce manque d’indulgence est assez surprenant. La déception de Wilder, toute compréhensible qu’elle soit, n’en rend pas son rejet catégorique moins étonnant. Car bien que La Valse de l’Empereur ne soit pas exactement une pépite, le film se regarde comme une curiosité, une esquisse, qui, si elle n’est pas aussi aboutie que l’on pourrait l’espérer, n’en possède pas moins, de-ci de-là, les caractéristiques faisant du cinéma de Billy Wilder l’un des plus enthousiasmant de son époque (pour ne pas dire du septième art dans sa globalité). N’hésitez donc pas à entamer cette danse inégale, et à la poursuivre jusqu’au bout. La valse y gagnera en saveur.  A vos lecteurs !        

La Valse de l’Empereur (The Emperor Waltz, 1948 – USA). Réalisation : Billy Wilder. Scénario : Charles Brackett et Billy Wilder. Avec : Bing Crosby, Joan Fontaine, Roland Culver, Lucile Watson, Richard Haydn, Harold Vermilyea, Roberta Jonay, James Vincent, Frank Elliott, Sig Ruman, Julia Dean et Alma Macrorie. Chef opérateur : George Barns. Musique : Victor Young. Production : Charles Brackett – Paramount Pictures. Format : 1.37:1. Durée : 105 minutes.

En salle les 30 avril 1948 (Royaume-Unis), 2 juillet 1948 (États-Unis) et 24 décembre 1949 (France).

Disponible en Blu-ray et DVD le 19 novembre 2019 chez Rimini éditions.

A propos de l'auteur

Marie Laugaa

Diplômée en arts du spectacle cinéma et théâtre, à travers ces passions, ou pour elles, j’irais au bout du monde ! Et ça tombe bien, je ne vis que pour voyager !