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Danger, planète inconnue

Danger, planète inconnue

Elephant Films a eu l’heureuse idée de sortir dans une très complète édition combo DVD/Blu-ray un petit classique du cinéma de science-fiction : Danger, planète inconnue (Robert Parrish, 1969). Film bicéphale, schizophrène même pourrait-on dire à l’image du thème scientifique qu’il aborde, les univers jumeaux et la cosmologie bi-métrique.

Mettant en vedette Roy Thinnes, inoubliable David Vincent dans la série Les Envahisseurs (1967-1968), Doppelgänger (au Royaume-Uni)/Journey To The Far Side of the Sun (aux États-Unis) est un film bicéphale car fruit de la collaboration de deux types de cinéastes aux univers artistiques autant diamétralement opposés que peuvent l’être les deux planètes du film. A ma gauche, le couple Gerry et Sylvia Anderson, géniaux pionniers de la science-fiction télévisuelles avec des séries aussi mythiques que Cosmos: 1999 (1975-1978) ou Les Sentinelles de l’air (1965-1968) et qui, ici, en plus de produire, écrivirent le scénario de ce qui sera leur premier travail avec des acteurs (auparavant le couple avait essentiellement produit des séries avec des marionnettes). A ma droite, à la réalisation, Robert Parrish, vétéran d’Hollywood à qui l’on doit des classiques tels que L’enfer des tropiques (1957) ou L’aventurier du Rio Grande (1959), et qui dès la fin des années soixante s’expatriera en Europe pour signer quelques œuvres étonnantes (la psychotronique parodie de James Bond de 1967, Casino Royale, dont Parrish dirigea les scènes avec Peter Sellers et Orson Welles, ou le trop mésestimé et pourtant très bon western sous influence spaghetti, Les brutes dans la ville – 1971). Si l’on en croit Gerry Anderson qui revient sur le film dans un passionnant commentaire audio figurant en bonus sur cette édition, la collaboration avec Robert Parrish ne s’est pas bien passée au moment du tournage. Une lutte d’ego entre un réalisateur habitué à diriger les acteurs à sa façon et un couple de producteurs-scénaristes ayant une idée précise du film qu’il souhaitait. De cette union contre-nature va naître ce curieux film de science-fiction au sujet surprenant.

Doppelgängers et cosmologie

L’action prend place au XXIe siècle (tel qu’on l’imaginait alors en 1969), lorsqu’une sonde découvre une planète inconnue située de l’autre côté du Soleil, totalement opposée à la Terre et ayant la même orbite. Deux astronautes sont envoyés en mission d’exploration et ce qu’ils vont découvrir dépasse l’entendement. Sans trop dévoiler la suite de l’intrigue, sachez seulement que dans ce monde, ce qui est à droite est à gauche, les gens écrivent à l’envers, le temps s’écoule à l’envers et les reflets dans les miroirs sont à l’endroit. C’est tout, me direz-vous? Une simple fable digne d’un épisode de La Quatrième Dimension ? Oui, mais pas seulement. Oui car depuis Gulliver échouant sur une île peuplée de lilliputiens dans le roman de Jonathan Swift, jusqu’aux astronautes découvrant une planète où les singes dominent l’homme dans La Planète des singes (Pierre Boulle, 1963), on sait que la fable en nous tendant un miroir déformant est toujours prétexte pour parler du monde qui nous entoure. Car Danger, planète inconnue évoque surtout une théorie scientifique très sérieuse en cosmologie, et même s’il en simplifie le concept (ou a contrario l’amplifie), celle des univers gémellaires. Deux ans avant la sortie du film, le physicien Andreï Sakharov (prix Nobel de la paix en 1975) avait émis l’hypothèse, pour tenter d’apporter une solution au problème de la matière noire (vous savez, ces histoires d’antimatière qui se serait volatilisée on ne sait trop où au moment du Big Bang) et expliquer pourquoi les galaxies ne tournent pas rond, de l’existence d’une forme d’univers parallèle avec une symétrie inversée par rapport au nôtre. Comme si deux feuillets étaient superposés l’un au-dessus de l’autre sans jamais pouvoir se rencontrer. C’est là où le titre anglais original du film, Doppelgängerprend tout son sens.

© Universal Pictures

Dans la mythologie nordique, un doppelgänger ça n’est rien d’autre qu’un sosie ou un double. Et de là à imaginer que nous avons tous un doppelgänger quelque part dans l’univers, il n’y a qu’un pas que Danger, planète inconnue va franchir allègrement avec son scénario clairement construit en deux parties distinctes lui aussi – si bien qu’on aurait pu croire que le film était un remontage pour le cinéma de deux épisodes d’une série TV avortée (il n’en est rien). La première partie décrit la découverte de la planète, les démêlés du directeur de l’agence spatiale pour trouver le financement de l’expédition, l’entraînement des astronautes et enfin le décollage de la fusée. La seconde partie du film devient tout autre chose. Un thriller de science-fiction métaphysique. Et si force est d’admettre que Danger, planète inconnue porte plus la marque de fabrique de ses producteurs-scénaristes que celle de son réalisateur Robert Parrish, il n’empêche que ce dernier était un grand directeur d’acteurs (ce que n’étaient pas les premiers qui l’avaient engagé pour cette raison).

© Universal Pictures

© Universal Pictures

Que cela soit Yan Handry en astrophysicien enrôlé comme astronaute, l’excellent Patrick Wymark en directeur de l’agence spatial prêt à tout pour réunir le financement nécessaire à la mission (alter ego à l’écran de Jerry Anderson, selon ses propres aveux, lorsqu’il se démenait auprès des financiers d’Universal pour trouver les budgets nécessaires à ses projets), la très belle et rare au cinéma Lynn Lorry (madame Roy Thinnes à la ville qui avait déjà donné la réplique à son mari dans un excellent épisode des Envahisseurs) ou bien même encore Herbert Lom (Nemo dans L’île mystérieuse version Ray Harryhausen) qui n’apparaît ici que le temps de la scène d’ouverture, tous sont dirigés avec rigueur et justesse. A commencer bien sûr par Roy Thines dont c’était alors la première (et une des rares hélas) apparition au grand écran et qui comme pour son rôle célèbre de l’architecte David Vincent dans la série Les Envahisseurs, incarne celui qui est le seul à savoir que quelque chose cloche et qui doit en convaincre un monde incrédule. Et comme David Vincent, l’astronaute Glen Ross subit plusieurs interrogatoires musclés avec penthotal. Différence notable, Glen Ross est encore bien plus un anti héros que David Vincent puisqu’il est accompagné ici d’une femme vénale (Lynn Lorry donc), sorte de call girl de luxe engagée par l’agence spatiale pour le surveiller. La bougresse allant jusqu’à lui fait croire qu’il est stérile pour justifier qu’elle ne tombe jamais enceinte alors qu’elle prend la pilule en cachette (pour rappel, en 1969 la pilule contraceptive était alors encore une nouveauté en Europe). O paradoxe, au moment du tournage, apprend-on dans les bonus, l’équipe dû camoufler à l’écran le fait que Lynn Lorry était enceinte de son mari, encore un effet miroir.

© Universal Pictures

une odyssée psychédelique

Oui, le film est le reflet de son époque et c’est aussi pour cela qu’il est passionnant à redécouvrir aujourd’hui avec son cachet visuel quelque peu désuet mais au charme indéniable, rappelant les illustrations des couvertures des romans de S-F des années 50 (on pense notamment à celles pour Jimmy Guieu ou Maurice Limat dans la collection « Anticipation » chez Fleuve Noir). Evidemment on y sent aussi l’influence de 2001 : l’odyssée de l’espace sorti seulement un an auparavant. Comme dans le film de Stanley Kubrick, les vaisseaux voguent lentement et en silence dans l’espace et il y a des scènes hallucinatoires où l’on passe d’un monde à l’autre à grand renfort d’effets psychédéliques. Pourtant, à vrai dire, le film ne ressemble à rien d’autre qu’à une production Gerry & Sylvia Anderson. Tous leurs tics de mise en scène et leurs palettes de ressorts dramatiques sont là, à commencer par la musique de Barry Gray (qui a signé celles de toutes leurs séries télé), immédiatement identifiable pour les fans et qui souvent fait office de jingles servant de transitions entre les scènes. La part belle est aussi faite aux engins futuristes. Fusées, avions supersoniques qui décollent, atterrissent, s’arriment les uns aux autres ou se désarriment dans de longues scènes qui en font des personnages à part entière tout aussi importants que les acteurs. Un choix artistique chez le couple Anderson qui d’ailleurs créait lui-même les designs de tous les engins futuristes apparaissant dans leurs productions. Leur associé Derek Meddings (grand spécialiste des effets spéciaux en Angleterre durant les années 60-70) ayant, lui, en charge de les construire ensuite en modèles réduits et de filmer toutes les scènes d’effets spéciaux. Question effets spéciaux justement, on est servi ! Et les amateurs de techniques pré-CGI et de maquettes trouveront là largement matière à plusieurs orgasmes oculaires. Une scène avec une centrifugeuse durant l’entraînement des astronautes (scène dont Derrek Meddings livrera lui-même un remake dix ans plus tard dans le James Bond Moonraker de Lewis Gilbert), crashs de navettes avec explosions à tout va et décollage d’une fusée qu’on jurerait presque être issue d’images d’archives de la NASA tant le souci du détail va loin. 

On saluera donc Elephant Films de nous ressortir ce passionnant voyage cosmique à travers le miroir dans une très complète édition, pourvue d’un beau master HD et particulièrement généreuse en suppléments. Outre le commentaire audio dont nous parlions (et à propos duquel on regrettera seulement que Jerry Anderson, qui pourtant n’y manie pas la langue de bois, n’a aucun mot pour son ex-épouse Sylvia, surtout quand on sait la part artistique prépondérante qu’elle avait – les costumes, les décors, le choix des sujets (la voix en VO de Lady Penelope dans les Thunderbirds, c’était elle !). S’y ajoute un document de Julien  Comelli aussi distrayant qu’informatif, un magnifique bonus avec toutes les scènes à effets spéciaux en open matte (les puristes apprécieront) et surtout une présentation par Jean-Pierre Dionnet (dont au passage on recommande vivement les Mes moires qui viennent d’être publiées) qui n’y va pas par quatre chemins en nous annonçant d’emblée qu’à ses yeux, Danger, planète inconnue est le plus grand film de science-fiction de tous les temps. Et quelque part il n’a sans doute pas tort, car qui sait si un jour on ne va pas réellement acquérir la certitude que Sakharov et les Anderson avaient raison…

Danger, planète inconnue (DoppelgängerJourney to the Far Side of the Sun – 1969 – Angleterre); Réalisation : Robert Parrish. Scénario: Gerry & Sylvia Anderson, Donald James. Avec: Roy Thinnes, Ian Hendry, Patrick Wymark, Lynn Loring, Loni von Friedl, Herbert Lom. Chef opérateur : John Read. Musique : Barry Gray. Production: Gerry & Sylvia Anderson, Ernest Holding – Universal. Format: 1.85,1. Durée: 101 minutes.

En salle les 8 octobre 1969 (États-Unis), 27 août 1969 (Royaume-Unis) et 5 juillet 1972 (France).

Disponible en combo Blu-ray et DVD le 29 octobre 2019 chez Elephant Films.

A propos de l'auteur

Alexandre Jousse

Réalisateur et scénariste de court-métrages et de bonus pour des éditions de films, ancien rédacteur pour L’Ecran Fantastique et Vidéotopsie, Alexandre aime le cinéma fantastique et le cinéma pas fantastique, les films recommandables et les films moins recommandables, les nanars quand ils sont des chefs d’œuvres, Hitchcock, Mario Bava, Stanley Kubrick, Francis Veber, les westerns et les spaghettis.

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