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What Did Jack Do?

Mardi 20 janvier 2020, comme un cadeau de Noël en retard, comme un rayon de soleil un matin d’hiver, Netflix a mis en ligne un court-métrage de David Lynch : What Did Jack Do? Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cet ovni de 17 minutes en noir et blanc se passe dans la plus pure tradition lynchienne. C’est un bonheur pour les fans… Sans doute un objet un peu cryptique pour les non initiés.  

Que les fans se calment tout de suite. David Lynch n’est pas « de retour » à la réalisation. What Did Jack Do? n’est pas une oeuvre récente : le court métrage a été présenté pour la première fois en 2017 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris… Et dès 2014, le réalisateur y faisait référence dans une interview accordée au quotidien anglais The Guardian : « En ce moment, j’écris surtout (Twin Peaks). J’ai une peinture en cours et je construis une chaise. J’adore construire des choses et celle-ci est pour un film avec un singe. Je travaille avec un singe qui s’appelle Jack et ça sortira un jour. » On peut donc raisonnablement penser que le court-métrage a été tourné en 2016, alors que Lynch était en pleine post-production de Twin Peaks : The Return (2017). Et ce n’est pas anecdotique.  

Le pitch, d’abord : dans l’arrière-salle d’une gare, un policier incarné par Monsieur Lynch lui-même, interroge Jack, qu’il soupçonne d’avoir tué l’amant de celle qu’il aime. Classique, me direz-vous ? Bien sûr que non ! Jack est un singe capucin doté d’une bouche humaine et sa dulcinée est une poule. Ladite bouche ajoutée en post-production sur le visage du singe est à la fois dérangeante et fascinante. L’échange entre les deux personnages est savoureux, les dialogues imagés, écrits par Lynch, révèlent la richesse de la langue anglaise pour qui sait la manier. Tout le discours est absurde et pourtant, on est comme hypnotisé par ces deux personnages. Une fois encore, le réalisateur casse les codes du film policier et de sa scène d’interrogatoire, comme il l’avait fait il y a 25 ans avec Twin Peaks. Cette fois-ci, Lynch n’incarne plus le sourd patron du FBI Gordon Cole, mais un policier en civil, vêtu d’un costume noir qui n’est pas sans rappeler celui de Dale Cooper/Kyle MacLachlan. Et l’on peut aisément dessiner un parallèle entre le titre de ce court-métrage, en français « Qu’a fait Jack ? » et l’argument publicitaire de sa série mythique : « Qui a tué Laura Palmer ? » Ajoutons également le gros plan sur une tasse de café qui ressemble à s’y méprendre à celle du Double R, au cas où l’on pourrait encore avoir un doute sur la parenté entre les deux oeuvres. 

La profondeur des noirs et blancs 

Visuellement, c’est un classique champ, contre-champ, en plongée et contre-plongée qui indiquent tout de suite le rapport de pouvoir entre les deux personnages. Cette fameuse chaise, construite par Lynch lui-même, semble trop petite pour lui et ce problème de proportion donne à l’ensemble l’impression d’une scène qui se déroule dans une maison de poupées. Et la lumière, le noir et blanc et l’aspect abîmé de l’image confèrent à l’ensemble un charme désuet. Le visage de David Lynch en clair obscur dans sa fumée de cigarette est si beau qu’il donnerait presque envie de pleurer. Ici, le choix du noir et blanc n’a rien de la coquetterie vintage, du faux film des années de l’âge d’or d’Hollywood ou du clin d’oeil au film noir. C’est un parti pris pour créer une ambiance. Il n’y a qu’à jeter un coup d’oeil à la filmographie de David Lynch pour se rappeler à quel point il aime et maîtrise le noir et blanc : Eraserhead (1977), Elephant Man (1980)… ou encore le magistral épisode 8 de Twin Peaks : The Return ! Mais quoi de plus normal pour celui qui se définit avant tout comme un peintre et aime à citer Edward Hopper comme l’une de ses influences.

 On pense évidemment aussi aux lithographies en noir et blanc que David Lynch réalise depuis des années dans un atelier parisien et qui font elles aussi, comme ce court métrage, un drôle d’effet entre la fascination et la peur parfois.  Les deux dernières séquences sont elles aussi classiques du cinéma de David Lynch mais pour ne point déflorer le suspense, deux mots seulement : musique et hors champ. Avec ces 17 minutes qu’il a écrites, réalisées et montées, David Lynch livre un petit objet à tiroirs, un petit kaléidoscope où tout son cinéma semble se refléter dans ses multiples facettes. On n’en comprendra peut-être pas tout. Mais doit-on toujours tout comprendre d’un film pour l’apprécier ? Ce n’est pas ce que pense David Lynch. Et What Did Jack Do? prouve, s’il le fallait encore, tout son talent pour raconter des histoires comme personne et offrir à son spectateur des instants de contemplation et d’interrogation qui ne laissent jamais indifférent.  

© Riz B

What Did Jack Do? (2016 – États-Unis) ; Réalisation et scénario : David Lynch. Avec :  Jack Cruz, David Lynch, Tootabon et Emily Stofle. Chef opérateur : Scott Andrew Ressler.  Production : Sabrina S. Sutherland. Durée : 17 minutes.

Disponible sur Netflix le 20 janvier 2020. 

Copyright photo de couverture : Netflix/The Ringer illustration.

A propos de l'auteur

Cécile Cooper

Sur la Lost Highway de sa cinéphilie, Cécile aime se balader d’un Quai des Brumes à Twin Peaks, que ce soit entre les mains d’argent d’Edward ou sous un parapluie de Cherbourg. Parfois, chaussée de ses Talons Aiguilles, elle fredonne des Chansons d’Amour, sur la Route de Madison qui la conduit au Titanic, rêvant elle aussi d’un Fabuleux Destin.

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