Si en France, à l’évocation du détective Spenser, un long silence, un peu hébété, risque fort de se manifester, de l’autre côté de l’Atlantique, le héros de Robert B. Parker n’a rien d’un inconnu ou d’une demie marque anglaise. Le réalisateur Peter Berg ne pouvait pas rêver meilleur personnage pour celui que l’on peut appeler « son acteur » Mark Wahlberg. Depuis quelques années, ensemble, ils façonnent un héros aux muscles camouflés  par un visage trop emprunt de camaraderie pour qu’on les craigne. De Du sang et des larmes (2013) à 22 miles (2018) ou encore Traque à Boston (2016), Peter Berg filme  Mark Wahlberg en « working class hero » aux états d’âmes apaisés, désarmé devant  l’intime et  dont seules les catastrophes extérieures renvoient à sa virilité. Il se dessine comme un fétiche trouble des États-Unis contemporain. Puisque, si ses personnages ne peuvent se défaire de leurs états d’hommes blancs, hétérosexuels, amateurs de sport et bagarreurs acharnés, Mark Wahlberg l’accompagne d’une chose, la seule peut-être à déjouer la domination patriarcale, la tendresse. Cette part de nous–même, comme le pensait le Che, nécessaire pour fonder une éthique. La virilité n’est jamais, pour lui, l’occasion d’être misogyne, elle n’est jamais une démonstration de force, elle ne se déploie que face à une violence déjà en marche. Cette adaptation du livre Wonderland écrit après la mort de Parker par Ace Atkins, permet à Wahlberg  de se révéler s’il le fallait encore dans toute sa virtuosité intrépide du comique de situation au cogneur enthousiaste.  Avec ce film, Netflix parie à n’en pas douter sur la série, qu’on appelle souvent franchise à juste titre puisqu’elles ne disent jamais autre chose que ce qu’elles promettent. 

reflet dans un oeil mort

Il y a des séances particulières, presque étrangères au cinéma. Elles suspendent l’expérience sans interdire l’aventure intérieure. Elles censurent l’événement. Elles sont intimes. Elles distribuent un faux-semblant d’unité et on ne le partage plus qu’en souvenirs incertains. Une communauté virtuelle se déploie alors en fantasme.  Ailleurs d’autres peut-être regardent. La vision de l’objet n’est plus commune mais au mieux synchrone. Netflix ne change pas le regard, on peut penser qu’il l’aveugle, mais il bouleverse tout simplement sa direction. Il enlève la contrainte et produit une liberté délestée du corps des autres où l’enfermement n’est plus extérieur mais privé. On est seul dans la cave. À certain égard, ces séances miment en perdition le duo psychanalytique où le patient devient spectateur ébloui ou malheureux de ses mots face à l’écho du confessionnal sans châtiment. On ne l’ignore plus le champs cinématographique était le terrain de jeu préféré de l’inconscient. Il l’a déserté.  Disons, qu’aujourd’hui, son élu est le smartphone, ce reflet dans un œil mort. Alors, le cinéma dans la poche, le cinéma « selfie », possède un avenir, presque sur-conscient. Il nous soulage de l’intersubjectivité pour explorer un « moi-même » comme l’écrivait  Charles Nodier, plus conscient puisque moins illusoire. Devant Spenser Confidential, on fait ce que l’on veut. Rien ne nous oblige. La digestion se fait sans remous puisqu’on peut l’arrêter, la séquencer, la confondre. Avec Netflix, la séance est pour soi, pas en soi.  On ne s’isole pas des autres dans le noir. On remplace la solitude par l’omnipuissance « onanique » du pervers polymorphe devant cette plateforme devenue une terre promise quotidienne. Netflix intervient alors comme un rendez vous nouveau pour la pulsion sublimée en désir de voir.  Le cinéma se condense, il redevient un enfant dans le berceau de l’écran personnel et ce que l’on va voir ne résonne plus pareil. Les films ne projettent plus leur avenir dans la rue traversée pour rentrer chez soi, il reste là entre le salon et la cuisine, ils s’installent dans notre paysage sans effraction. Forcément, les films ne coïncident plus avec leurs ainés. Il faudra les penser autrement.  Netflix est la naissance d’un ère, où le cinéma se regarde dans le boudoir, un cinéma sans discours, caricature du cinéma muet originel, où ce ne sont pas les mots qui se taisent mais l’inconscient. 

© Netflix

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le tombeau du spleen

 Netflix est la fin et un début. Ainsi installés dans notre canapé, prêt à se saisir d’un verre de vin ou d’une cigarette,  devant Spenser Confidential, on réfute l’illusion buñuelienne de comprendre quelque chose au monde grâce au cinéma. On choisit de s’en distraire. On redevient un spectateur débutant ou amnésique. « Au commencement était l’action »  finissait par écrire le Faust de Goethe. Elle est le mouvement du verbe disparu et le tombeau du spleen.  Un temps praticable où l’imaginaire ne peut se déployer et où la poésie survit au prix du silence. Un temps où la pensée est prise de court où deux heures passent en un éclair, ou rien ne se cache, où l’acte et la parole réverbèrent une même accélération, un même corps. On pourrait appeler cela du cinéma « what else », un cinéma qui ne se rate pas, qui n’échappe à rien où les soleils noirs de la mélancolie se fuient comme une insuffisance respiratoire. Spencer Confidential est un film d’action, donc. Et parfois, comme le disait, ce cher Sigmund à propos du cigare, un film d’action n’est pas autre chose qu’un film d’action. L’important de ce genre est dans la tautologie. Le film d’action est salutaire pour des êtres idéologiquement sans domicile fixe. Il apaise les tourments d’un monde déjà perdu. Il déjoue la gravité. Il est son antidote. Il ne craint rien.  C’est un cinéma d’acrobates où l’humain ne fond pas dans le paysage, où l’acteur est la seule matière. Peter Berg exécute toute la profondeur de la trame pour garder intact le personnage. Il se dégage du polar pour éviter les bas-fonds bostoniens ou comme le disait Manchette pour ne pas entrer dans cette littérature de la crise qu’est le polar .Il esquive la poisse, il feinte avec le sombre. La ville est un prétexte. Il plane dessus  sans jamais y plonger. Boston, ici, est un survol, une cartographie au drone, où l’œil se « géo-localise » plutôt que de s’évader. Macadam cowboy est remplacé par le GPS. Il faudra chercher ailleurs et accepter de ne pas trouver. Le cinéma n’est pas le sujet. Il produit un film de la réaction pure. La trahison de l’image ne s’exerce pas. On présuppose le formatage. On oublie que dans cette certitude de l’embrigadement peut se nicher  un refus du monde paranoïaque. Alors, au commencent était l’acteur.  Mark Wahlberg joue un détective Spenser burlesque plus proche d’un Fatty Arbuckle facétieux que d’un James Bond vengeur.  Le récit pourtant n’a rien d’une sinécure pour le personnage. Spenser est un ancien policier déchu pour acte de violence. On le découvre en prison, au moment de sa sortie. Son vieux mentor l’attend. Il retrouve sa chambre, un nouveau colocataire aussi doux que robuste, son ex femme, ses chiens. Et tout dérape avec la mort de ses anciens coéquipiers et la mise en lumière d’une corruption généralisée et d’une trahison dont il fut la victime. Peter Berg semble prendre à la lettre le titre original, Wonderland, tant il insuffle à cette histoire noire, le rythme du « slapstick comedy », où tout se carambole, les corps, les objets, le sexe, dans une plénitude joyeuse. Et, il ne se trompe pas, Mark Wahlberg est bien la part heureuse du héros. Il congédie le spectre du surhomme.  Wahlberg ne témoigne pas d’une société broyée par trop de suspicion, condamnée aux cauchemars. Il résiste au trauma par la blague. Chez lui, le malheur est refoulé par l’humour. Il est l’envers de l’autre « mâle » adorateur du bourre pif, Liam Nesson tant il échappe aux histoires scabreuses. Il n’est jamais le destinataire du cauchemar et de sa répétition. Il n’est pas le symptôme d’une Amérique trop paranoïaque pour ne pas se souvenir qu’elle fut aussi un rêve. Peter Berg semble prendre à la lettre le titre original, Wonderland, tant il insuffle à cette histoire noire, le rythme du « slapstick comedy », où tout se carambole, les corps, les objets, le sexe, dans une plénitude joyeuse. Et, il ne se trompe pas, Mark Wahlberg est bien la part heureuse du héros. Il congédie le spectre du surhomme. 

Wahlberg ne témoigne pas d’une société broyée par trop de suspicion, condamnée aux cauchemars. Il résiste au trauma par la blague. Chez lui, le malheur est refoulé par l’humour. Il est l’envers de l’autre « mâle » adorateur du bourre pif, Liam Nesson tant  il échappe aux histoires scabreuses. Il n’est jamais le destinataire du cauchemar et de sa répétition. Il n’est pas le symptôme d’une Amérique trop paranoïaque pour ne pas se souvenir qu’elle fut aussi un rêve. Non, Mark Wahlberg endosse toujours le rôle du prolétaire dont l’ambition n’est pas de devenir milliardaire mais de poursuivre une vie simple ou de la récupérer.  Avec lui, le héros est toujours faillible, jamais exemplaire. Il n’est pas expiatoire.  Il n’inspire pas la compassion. Il produit un chose rare, l’affection où la confiance ne nait pas d’une force présumée, mais de son humanité presque crédule. Il contredit presque son art tant il est un acteur sans regret, un acteur du présent, dont le jeu ne s’affuble jamais   de quelque chose qui n’existe pas mais de quelque chose qui n’existe plus.  Il sait sûrement qu’Orson Welles avait raison et qu’un acteur ne peut pas interpréter autre chose que soi même. Parfois, on ne regarde pas des films, on rencontre des acteurs, alors Hello Marky Mark.  

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Spenser Confidential (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Peter Berg. Scénario : Sean O’Keefe, d’après l’oeuvre d’Ace Atkins et Robert B. Parker. Avec : Mark Wahlberg, Alan Arkin, Winston Duke, Iliza Shlesinger, Bokeem Woodbine, Marc Maron, Post Malone et Colleen Camp. Musique : Steve Jablonsky. Chef opérateur : Tobias A. Schliessler. Production : Mark Wahlberg, Peter Berg, Neal H. Moritz, Stephen Levinson, John Logan Pierson et Toby Ascher – Film 44 et Original Film.  Format : 2,00:1. Durée : 111 minutes.

Sur Netlflix à partir  du 6 mars 2020. 

Copyright photo de couverture : Netflix.