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Klaus

Le Klaus de Sergio Pablos, produit par Netflix, annonce les fêtes de fin d’année sous les meilleurs auspices en même temps qu’il redonne un second souffle au cinéma d’animation dont il parvient presque par miracle à raviver la « flamme » d’antan. Tout à la fois drôle, touchant, féérique et tout simplement original, il mérite bien de trouver définitivement sa place au panthéon des meilleurs films d’animation actuels, que l’on conseille pour les petits comme les grands cinéphiles qui seront rapidement séduits par ce délicieux conte, à n’en pas douter.

Bonne nouvelle ! Les équipes de Netflix se sont laissées convaincre par un ex-animateur de chez Disney, Sergio Pablos, de se lancer pour la première fois dans la production d’un long-métrage d’animation pour un « modeste » budget de 40 millions de dollars, une somme bien inférieure aux standards de production actuels des grands studios américains. Dans un monde où le tout-3D a le monopole sur nos écrans, la célèbre plateforme s’impose dès à présent dans le monde de l’animation avec un film au graphisme « à l’ancienne » d’une beauté inouïe, collant par ailleurs parfaitement à cette histoire originale proposée pour passer les fêtes de fin d’année en famille. Aussi est-ce avec une joie immense que l’on retrouve le thème du conte de fées, de Noël pour être exact, laissé à l’abandon depuis quelques années.

Aux origines du père noël

Sergio Pablos, cinéaste espagnol installé à Los Angeles, qui a travaillé comme animateur sur Le Bossu de Notre-Dame (Kirk Wise, Gary Trousdale , 1996), Hercule (Ron Clements, John Musker, 1997) ou encore Tarzan (Kevin Lima, Chris Buck, 1999) pour le compte de Disney, fait ses premières armes à la réalisation chez Netflix en nous contant l’histoire de Jasper, un facteur assisté et fainéant envoyé sur une île étrange et dangereuse où il va faire la connaissance de Klaus, un menuisier solitaire, corpulent et barbu, qui fabrique des jouets… Tiens donc, ça ne vous rappelle personne ? Non ? Diantre ! Tous deux vont tenter de faire revivre la ville sinistre et abandonnée de Smeerensburg – au cœur d’un archipel norvégien – en y livrant des cadeaux, un moyen plutôt efficace d’habitude pour répandre la joie pendant les fêtes de Noël dont la légende renvoie d’ailleurs directement aux origines de Klaus. Sergio Pablos se livre ici au sacré défi de donner chair à un personnage mythique de la littérature, de l’histoire et du folklore en tentant d’en expliquer l’origine : le Père Noël. 

Nous avons puisé notre inspiration au Grand Nord pour conter une histoire que nous voulions à la fois poétique, drôle, et émouvante. Nous souhaitions que le scénario de Klaus ne ressemble à aucun autre. D’où des personnages très travaillés, comme celui du géant Klaus, qui a demandé de nombreux essais. Nous nous sommes fixés sur un type gigantesque, impressionnant, mais qui porte en lui un passé tragique, beaucoup de nostalgie, passant par des yeux très gentils et doux. Il a fallu longtemps pour le définir, et pour l’opposer à Jasper, qui incarne l’enthousiasme et la joie de vivre.

Sergio Pablos

Au-delà du simple thème de Noël, force est de constater qu’on nous a déjà servi le scénario plutôt convenu du parcours initiatique du jeune homme embarqué dans une aventure déjantée, parsemée d’obstacles et de rebondissements, avec une histoire d’amour en prime. C’est pourtant avec une certaine audace et une originalité inattendue que le réalisateur trouve à incarner cet archétype dans la peau d’un facteur maladroit perdu au nord du cercle arctique. Sergio Pablos plante là un décor pour le moins atypique dans lequel il parvient avec beaucoup d’intelligence (et d’humour) à déconstruire un mythe profondément ancré dans la culture occidentale et donc dans l’imaginaire collectif depuis des siècles. Dès lors, exit  les rennes volants, les elfes, la tenue rouge de Papa Noël, etc. Par ailleurs, les graphismes de certains personnages ne manquent pas moins ici et là de s’inspirer des précédentes créations du cinéaste pour les studios de tonton Walt. Malgré un humour par trop puéril et une morale finale disneyesque, Klaus n’en finit pas de nous surprendre par son extraordinaire créativité visuelle qui dépoussière sans avoir même l’air d’y toucher ces bons vieux dessins animés à l’ancienne qui ont marqué l’enfance de tout un chacun. Le rendu global de l’animation gagne ainsi en chaleur et en contrastes, avec des gris très francs au départ qui vont céder petit-à-petit leur place aux couleurs, comme l’explique le réalisateur lui-même. Cette fraîcheur revigorante de bon ton pour l’hiver, on la doit aussi à la partition entraînante composé par Alfonso González Aguilar qui signe une bande originale digne des meilleurs scores des grandes heures de l’animation.   

© Netflix

© Netflix

de l’animation old school

Pour notre plus grand bonheur, Sergio Pablos ne nous laisse guère de répit tout au long de ce périple de plus de 90 minutes passées aux côtés de protagonistes immédiatement attachants, parmi lesquels l’institutrice, Alva, qui apporte une touche féminine plus que bienvenue, ou encore les traditionnels « méchants » traités sur le mode humoristique, ainsi qu’une adorable petite fille au langage « étrange ». Pour leur donner voix, le cinéaste convoque un casting prestigieux aussi bien en version originale (Jason Schwartzman, Joan Cusack, J.K. Simmons) qu’en langue française (Alex Lutz, Ludivine Sagnier, François Berléand). Cette sympathique brochette d’acteurs et d’actrices se met au service de dialogues dont la saveur devrait cependant fort peu satisfaire les puristes du genre obligés de se coltiner une énième fois bon nombre de cocasseries déjà égrenées tout au long du Hercule de Musker et Clements.

C’est là pourtant sans compter sur le dépaysement garanti par Klaus qui donne à voir des personnages atypiques au cœur d’une intrigue truffée d’humour noir à la sauce burtonienne. Alors oui, on rigolera aux éclats par-ci par-là ; on versera sa petite larme lorsque Klaus raconte son histoire ; et on s’amusera comme des vrais gamins à vivre cette histoire envolée et colorée. Klaus vous fera pour sûr retomber en enfance et pourrait même vous convaincre à nouveau de l’existence du Père Noël (spoiler alert !), malgré quelques défauts apparents. On ne doute désormais plus que ce dessin animé « à l’ancienne » n’amorce un véritable retour aux sources du cinéma d’animation d’antan en faisant feu de tout bois. Petits et grands trouveront leur bonheur pelotonnés devant Klaus et son délicieux univers de conte de Noël raconté par un cinéaste généreux qui met son talent aussi service de personnages aussi drôles que charmants, voire émouvants. Espérons que cette rare initiative de Netflix saura enfin donner de bonnes idées aux grands studios hollywoodiens pour l’an prochain !

© Netflix

Après cette première expérience, je peux le dire franchement : on a travaillé comme avec un grand studio traditionnel, mais avec de nombreux avantages. J’ai surtout eu beaucoup plus de liberté. Quand j’avais un point de désaccord avec la production, je défendais mes arguments, et à chaque fois, chez Netflix, on me répondait : « Sergio, le spécialiste c’est toi, tu es le patron, c’est ton film ! »

Sergio Pablos

Klaus (2019 – Espagne et USA) ; Réalisation : Sergio Pablos. Scénario : Zach Lewis, Jim Mahoney et Sergio Pablos. Avec les voix de : Alex Lutz/Jason Schwartzman (Jesper), Ludivine Sagnier/Rashida Jones (Alva), François Berléand/J.K. Simmons (Klaus) et Karin Viard/Joan Cusack (Mrs. Krum). Musique : Alfonso González Aguilar. Production : Matthew Teevan, Gustavo Ferrada, Marisa Román et Jinko Gotoh. Format : 1,85:1. Durée : 96 minutes.

Sur Netflix le 15 novembre 2019.   

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.