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Eli

A l’approche d’Halloween, Netflix s’empresse de sortir des films d’horreur à tout-va afin de remplir son catalogue du mois. Dernière production en date, Eli de Ciarán Foy, film qui tente bien maladroitement de mélanger Sixième sens (M. Night Shyamalan, 1990), The Conjuring (James Wan, 2013) et L’Exorciste (William Friedkin, 1973). Le résultat, même s’il semble respecter le cahier des charges, se révèle être bien fade et sans grand intérêt si ce n’est celui de revoir la formidable Lili Taylor (The Conjuring, Hantise) et Kelly Reilly, qu’on a aimé découvrir dans L’Auberge espagnole de Cédric Klapisch en 2002.

Après le très réussi Citadel (2012) qui l’a fait connaître du grand public, et la suite de Sinister en 2015, Ciarán Foy repart à nouveau dans le cinéma d’épouvante avec, cette fois, un psycho-thriller-fantastique produit par Paramount Pictures et distribué par Netflix, écrit par Richard Naing et Ian Goldberg, scénaristes de la série The Walking Dead (2010-aujourd’hui) et du film The Jane Doe Identity (André Øvredal, 2016). Alors que l’on sourit en imaginant Ciarán Foy tout excité à l’idée de nous surprendre avec la chute de son film, il en oublie l’essentiel, raconter une histoire où l’on puisse s’attacher au personnage et ainsi suivre ses éventuelles mésaventures. Le film semble être un exercice de style propre à satisfaire l’esprit insatiable de challenges du réalisateur irlandais. Sur ce point, Ciarán Foy tire profit de son nouveau jouet pour coller au plus près de la perte de repères mentaux de son jeune héros, et malheureusement du spectateur…

La plupart de mes films d’horreur préférés sont ceux auxquels on continue de penser une semaine après les avoir vus. Ils se glissent en vous. Je n’aime pas particulièrement les slashers, ni les films d’horreur qui fonctionnent sur les musiques angoissantes et les sursauts, et qu’on oublie immédiatement après les avoir vus. 

Ciarán Foy

Atteint d’une grave déficience immunitaire, Eli ne peut sortir de chez lui et ne doit en aucun cas, avoir un rapport avec le monde extérieur. Ses parents, Rose et Paul, ne comptant pas laisser leur enfant dans cette situation, lui propose de s’installer dans un établissement isolé, tenu par le docteur Horn (Lily Taylor), pour lui faire subir un traitement qui pourra le guérir de cette pathologie. Dans ce vaste manoir reconverti en hôpital quatre étoiles, Eli suit les différentes phases de son traitement mais, la nuit venue, les fantômes des anciens patients de l’établissement viennent le tourmenter.

© Paramount Pictures

copié mais jamais égalé

Eli appartient à la catégorie classique des séries B de genre. Cette modeste production brille par son déroulement sur-convenu que rien ne vient bousculer dans son schématisme des plus prédictibles. Le surnaturel s’installe très rapidement dans l’histoire, ce qui nous amène à penser bien évidemment au Sixième Sens de Shyamalan. Eli, ne comprenant pas ses visions, se transforme ainsi en Sherlock Holmes enquêtant sur les secrets de l’établissement. Lili Taylor réussit à installer toutefois un malaise dans ce lieu étrange grâce à sa composition ambiguë mais surtout à son physique atypique. Une performance qui n’est plus à prouver dans le genre, en somme… Et c’est une réussite si l’on ne s’attarde pas trop sur la psychologie sommaire des personnages rencontrés. Mais là où le bât blesse (parce que oui, il faut toujours que ça finisse par blesser !), c’est dans la représentation de l’horreur : la mise en scène scolaire et les jump scares ne provoquent aucun frisson malgré quelques saillies gores ici ou là. Tout est bien trop édulcoré, à l’image de la fin, surprenante mais trop peu effrayante. Même si le réalisateur réussit sa révélation finale (il faut le dire), le scénario en amont s’englue dans les incohérences, notamment au niveau du traitement des personnages, véritables girouettes désincarnées, uniquement là pour servir le récit. Les effets spéciaux eux, inégaux, sont totalement desservis par une réalisation brouillonne qui ne parvient à insuffler que de l’ennui. Les changements opérés n’ont aucun intérêt. Le scénario, très linéaire, saborde la psychologie des personnages et les acteurs n’ont, le cas échéant, pas grand-chose à défendre. Le plus problématique reste la forme très impersonnelle qui ne parvient jamais ou presque à rendre inquiétante la moindre scène. Avouons-le : Eli échoue irrévocablement dans le genre. Les artifices surnaturels s’avèrent éculés et tutoient parfois le grand-guignolesque. Si un film d’horreur a comme objectif de faire trembler le spectateur,  Ciarán Foy déroge à la règle et parvient à nous faire rire souvent tout au long d’une centaine de minutes. Marchant sur les traces, voire copiant, de nombreux films d’épouvante maintes et maintes fois copiés (mais jamais égalés), Eli aurait gagné à assumer un semblant de statut de remake

La référence finale à L’Exorciste se révèle certes plutôt réussie mais ne suffira point à oublier les énormités du scénario. Le film réussit cependant à insuffler une dose mystère et des interrogations dans la tête du spectateur, notamment grâce à Haley, incarnée par la jeune Sadie Sink (Max dans Stranger Things des Duffer Brothers), ou encore par l’attitude étrange du père de famille plus soucieux du prix de l’hospitalisation que de la santé de son fils.  La fin s’avère heureusement une bonne surprise car elle a le mérite de surprendre par sa nature imprévisible et donne finalement à Eli une singularité qui manquait à cette histoire. Malgré la formalité de l’exercice et un travail soigné, Ciarán Foy peine à tenir la route et pêche par manque de travail en profondeur de son sujet. On éteint l’écran au terme du générique d’Eli sans parvenir à se défaire de son atmosphère anxiogène, diluée dans une poignée de plans ingénieux. Reste cependant un sentiment amer  d’insatisfaction, voire de déception, quant aux égarements narratifs qui grève une bonne partie du film.

© Paramount Pictures

Eli (2019 – USA) ; Réalisation : Ciarán Foy. Scénario : David Chirchirillo, Ian Goldbeg et Richard Naing. Avec : Charlie Shotwell, Kelly Reilly, Max Martini, Lili Taylor et Sadie Sink. Chef opérateur : Jeff Cutter.  Musique : Bear McCreary. Production : Trevor Macy et John Zaozirny. Format : 2,35:1. Durée : 98 minutes.

Sur Netflix le 18 octobre 2019.  

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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