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Passion

Ryusuke Hamaguchi a reconnu que lors de son premier film, Passion (2008), il n’avait pas « beaucoup d’expériences sentimentales ni en techniques de cinéma » et qu’il devait se fonder sur sa seule observation. Et cela correspond bien à l’impression reçue lors du visionnage : le réalisateur réfléchit sur des sujets complexes, sans tenter de les expliquer.

Le film s’ouvre sur l’enterrement du chat de la tante de l’un des personnages, Takako (Fusako Urabe), pour ensuite passer rapidement sur le couple principal. Ce lien entre la mort et l’amour imbibe toute l’histoire. Les discussions sur le chat décédé, sur un élève de Kaho (Aoba Kawai) s’étant suicidé, la mort comme seule séparation possible après le mariage, la double mort du grand-père de Kaho… Tous ces sujets laissent à penser que Ryusuke Hamaguchi s’intéresse à un sujet plus large que les amours et les mœurs de ses personnages. L’amour n’est qu’une justification pour filmer des passions destructrices.

Des amours destructrices

Son intention se dévoile lors de l’apparition du titre du film, lorsque la main de Kaho heurte la vitre du taxi, qui s’arrête soudainement. La violence du geste se mêle au titre, et offre un premier aperçu de l’un des symboles du film : les mains. Bien que le réalisateur évite les gros plans pendant la majorité du film, les mains démontrent leur symbolique dans l’avancée de l’histoire et la mise en image de la passion des personnages. Ces mains frappent, ou le voudraient, mais caressent aussi. Cela n’aurait sûrement pas manqué d’insister sur ce motif par de plans plus serrés, puisqu’elle aurait valu plus d’explications que la plupart des paroles des personnages.

© Yann Rabanier

En effet, pour un film au titre évoquant des gestes violents – d’amour ou de haine – on s’étonne de passer autant de temps à écouter parler les personnages. Bien que les dialogues ne soient pas inintéressants, et que l’on puisse y sentir une volonté de réflexion philosophique pertinente, il manque de la puissance aux images. Tant bien que le film donne parfois l’impression d’être en fait une pièce de théâtre. On sent que ces personnages souhaiteraient errer, à cause de leur incompréhension de leurs sentiments amoureux. Notamment, on aperçoit ce désir lors d’une courte scène où Kaho danse, seule chez elle, alors que son fiancé s’amuse avec une autre fille. Mais le film ne les libère jamais assez longtemps pour capter cette errance. Il les contient dans de longues scènes dans des lieux clos. Même lorsque des personnages sortent fumer une cigarette sur la terrasse, on leur rappelle leur enfermement avec un parapluie ou une vitre derrière eux.

Bien sûr, on pourrait y voir une mise en image de leurs sentiments d’oppression dans leur relation amoureuse, mais parfois on y ressent plutôt une contrainte du réalisateur – sûrement des contraintes techniques du tournage qui ne permettait pas de filmer en extérieur. Parfois, quelques plans ingénieux surprennent, tel celui de la discussion entre Kaho et Kenichiro (Nao Okabe) devant une usine où un camion rouge apparait soudainement lorsqu’elle refuse de l’embrasser. Mais clairement, Ryusuke Hamaguchi préfère conserver le statut d’observateur, et n’utilise la caméra que pour capter une réalité factuelle. Ce n’est pas un défaut en soi – au contraire. D’ailleurs c’est un choix qui explique sa popularité récente avec Senses (2015) et Asako I&II (2018), mais Passion a moins de qualités cinématographiques que ses œuvres suivantes. Il ne faut cependant pas oublier qu’il s’agit là de son film de fin d’études, et qu’il laisse augurer de ses qualités de cinéaste. Ce film évoque un sujet classique, déjà travaillé à maintes reprises, mais il parvient à apporter une étrangeté déconcertante tout en conservant un réalisme touchant. Cette capacité à détourner le quotidien pour nous défamiliariser de celui-ci illustre d’ailleurs l’influence de son professeur d’université, Kiyoshi Kurosawa – réalisateur de Cure (1997), Jellyfish (2003), Tokyo Sonata (2008), et de bien d’autres.

© Gedaï

Violence en sourdine

L’une des scènes les plus parlantes est celle du cours de Kaho. Lors de son dernier cours, elle remercie la personne qui apporta des fleurs pour un élève qui s’est suicidé à cause de violences qu’il subissait à l’école. Ces fleurs apparaissent à l’écran depuis le début de la scène, mais puisque la caméra ne se concentrait dessus impossible de savoir son importance. Aussi, le travail de Kaho fût aborder plusieurs fois avant cette scène : pourquoi ne pas aborder cette tragédie ? La violence du film se cache aussi dans ces petits détails. Clairement épuisée et affectée par la mort de son élève, elle demande à débattre avec sa classe sur la violence. Bien qu’elle garde au début une attitude assurée, la discussion la pousse rapidement à bout. Lorsqu’elle fait semblant de donner une baffe à un élève, le montage coupe sur des plans rapides des visages choqués des autres élèves : quelque chose vient de se briser en elle. Pire lorsque toute la classe reconnait avoir harceler le défunt, elle quitte la salle en courant. Elle qui prônait le pardon face à la violence ne sait que dire face à l’indécence des élèves. Doit-elle pardonner ? Doit-elle répliquer ? On ne saura pas les répercussions de cette discussion, mais elle nous offre une explication sur le comportement de Kaho, qui excuse les infidélités de son futur mari sans colère apparente. Elle ne veut pas répondre à la violence, et elle ne veut que pardonner. Pourtant, on le verra, même sans violence physique, Kaho fait souffrir les personnages et fait ainsi donc preuve de violence.

Le film dépeint ainsi des relations torturées et douloureuses qui semblent voler en éclat pour au final se reconstruire à la toute fin. Alors, cela nous donne l’impression d’avoir assister à un rêve agité et de ne pas en être sorti indemne. Les dialogues du film sur l’honnêteté et les relations humaines complexes pousseront sûrement à la réflexion, mais comme toute philosophie, n’offre aucune réelle réponse. Cela pourra frustrer certains, et enchanter d’autres. Il faut savoir à quoi s’attendre en allant voir Passion, et se préparer à une écoute des angoisses des personnages. La qualité sonore et visuelle, au sens des caméras utilisées, posera peut-être aussi un problème au début du film jusqu’à ce qu’on s’habitue à ces petits défauts du début du numérique. Aussi parfois la caméra tremble, rappelant ainsi la main qui la porte derrière l’écran, ou ne réussit pas à suivre le mouvement des personnages – notamment lors d’un travelling dans une rue, où les personnages courent trop vite pour la caméra.

© Gedaï

Ces défauts n’empêchent pas l’appréciation du film – un bon film n’a pas besoin de beaucoup de moyen – mais peuvent surprendre au début du visionnage. Visionner le premier film d’un réalisateur après de plus récentes œuvres peut donner l’impression de plonger dans son brouillon, mais on ne peut que reconnaitre que Ryusuke Hamaguchi font preuve d’ambition. Il réussit à capter la désintégration de liens amoureux et amicaux, grâce à des dialogues philosophiques, mais manque encore d’assurance avec le langage visuel, cinématographique.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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