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Dumbo

© Disney

Après avoir réalisé Alice au pays des merveilles en 2010, c’est au tour de Dumbo, film d’animation Disney sorti en 1941, d’avoir droit à une adaptation live action par le créateur de Beetlejuice. L’éléphanteau fête cette année ses 80 ans et il est donc tout naturel que l’animal revienne à nouveau sous les feux des projecteurs. Rappelons que Dumbo a permis à Disney Animation de sauver le studio en grande difficulté financière, à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, suite aux échecs successifs de Pinocchio et Fantasia.

Cette résurrection, nous la devons au génial Ehren Kruger, scénariste de la version burtonienne d’Alice au pays des merveilles. Car oui, Disney ne pouvait refuser ce nouveau projet en live action après le succès de cette seconde adaptation du livre de Lewis Carroll qui avait rapporté à l’époque 1 025 M$. Peut-on alors dire que le film se ne pouvait se mettre en chantier que par enchantement ? Les triomphes successifs des adaptions des grands classiques de Disney incitent certes à l’optimisme. Mais la recette ne fait cependant pas l’unanimité parmi les fans de Burton. Les dernières productions du maître suscitent même une certaine inquiétude, eu égard à leur qualité inégale (le brouillon Dark Shadows ou encore le bâclé Big Eyes). A la différence des autres adaptations, Dumbo n’est pas réellement un remake du film mais un développement plus approfondi du Dumbo de Ben Sharpsteen. Ainsi, la version de 1941 nous introduit dans le monde du cirque par le regard d’un éléphanteau. Kruger, quant à lui, développe une toute autre histoire focalisée principalement sur ces mêmes hommes du cirque. Tout en gardant les scènes emblématiques qui ont fait de l’histoire un succès indémodable (la plume qui fait voler l’éléphant, Dumbo déguisé en clown ou encore les inoubliables éléphants roses), nous suivons ici les enfants de Holt Farrier, ex-artiste de cirque chargé de s’occuper d’un éléphanteau dont les oreilles démesurées sont la risée du public. Leur univers bascule quand ils découvrent que l’animal sait voler…

Cette nouvelle version de Tim Burton se révèle être une agréable surprise pour le plus grand plaisir des inconditionnels du réalisateur. En effet, voilà bientôt quinze ans (depuis Big Fish) que le père de Beetlejuice ne parvient pas à retrouver l’inspiration de ses premiers chefs d’œuvre, parmi lesquels Edward aux mains d’argent, Ed Wood, Mars Attacks!, ou encore Batman. Faut-il alors en conclure que la Walt Disney Company aurait annihilé son talent pour dépeindre les outsiders de tous poils, les héros effacés, les mal-aimés rejetés d’une société dite « conventionnelle » ? Ironie du sort, Tim Burton n’est autre qu’un transfuge de chez Disney qui fut gentiment remercié par la maison à cause de son côté trop sombre. On se demande encore où diable les cadres ont-il pu déceler la moindre noirceur dans le dessin de Rox et Rouky. Passons… Alice aux pays des merveilles, des années plus tard, permettra au gentleman Tim de renouer pour de bon avec la maison de Mickey. Ce retour de l’enfant prodigue laissait augurer un avenir riche en fantaisies débridées de la part du cinéaste. Il n’en fut rien. Son cinéma paraissait désormais fade, sans saveur, pour ne pas dire tout simplement sans âme. Tim Burton devint ainsi une caricature de lui-même. Ce nouveau projet autour d’un personnage mythique de Disney s’annonçait déjà comme un fiasco programmé. Fort heureusement, il n’en est rien. 

J’ai pensé cette version live comme un film-compagnon qui montrerait les mêmes événements et irait plus loin.

Ehren Kruger

scénariste

Le scénario, bien que programmatique, dépeint le monde du cirque à la mode burtonienne, direction artistique à l’appui. Chaque décor, chaque costume, chaque accessoire, renvoie à un univers devenu si familier pour toute une génération de spectateurs. Le réalisateur se fend même d’un bel hommage aux studios Hammer lors d’une séquence dans un manège du parc où se croisent personnages étranges et mystérieux. Les péripéties, quant à elles, s’enchaînent à un rythme effréné, sans mettre de côté des personnages secondaires particulièrement soignés au sein d’un casting absolument épatant. Mentionnons la composition tout en auto-dérision de Michael Keaton, autrefois acteur fétiche de Burton, qui fait ici son retour en fanfare dans la peau d’un P.T. Barnum complètement loufoque. Le film marque aussi le grand retour de Danny de Vito après ses performances remarquables dans Batman returns et Big Fish. On retrouve également au casting Eva Green, la nouvelle muse du réalisateur croisée dans Dark Shadows et Miss Peregrine et les enfants particuliers. Petit nouveau dans l’univers du cinéaste, Colin Farrell semble avoir pris la place laissée vacante par Johnny Depp. Cette distribution quatre étoiles se met au service d’un véritable plaidoyer cinématographique pour la tolérance et surtout la différence, comme le fut Edward aux mains d’argent en son temps. Tim Burton prend d’abord un soin tout particulier à dessiner les traits de l’innocent Dumbo qui recevra l’aide des enfants de Holt Farrier, Milly et Joe, qui ont aussi perdu leur mère. C’est ensuite grâce à ces deux personnages humains que le récit progresse jusqu’à occuper la place centrale dans un film pourtant consacré à un éléphant. Ainsi vont-ils découvrir la capacité de voler de l’animal, et ainsi l’aider à gagner sa liberté.

Tim Burton filme avec élégance, fragilité et sensibilité l’apprentissage de ce petit éléphant. Il n’a rien perdu de son lyrisme esthétique ni de son sens de l’humour décalé. Le film bénéficie également de superbes effets spéciaux (Dumbo est entièrement créé par ordinateur, tout comme sa mère, Mme Jumbo ainsi qu’une bonne partie du décor supervisé par Hayley Williams) mais surtout d’une bande-originale composée par Danny Elfman, qui collabore pour la seizième fois avec le réalisateur. Ce-dernier nous livre ainsi une partition pleine de magie, véritable feu d’artistique dont l’ampleur invite à l’évasion dans l’univers fantaisiste dépeint à l’écran. Des orchestrations massives, amples, agrémentées de chœurs romantiques provoquent une sensation familière de retour vers un chapitre de l’enfance pas tout-à-fait clos. Oui, ce Dumbo à la sauce Burton porte un coup direct en plein coeur et nous rappelle tout simplement que le grand écran n’ambitionne rien d’autre que de nous transporter dans un autre monde (mention spéciale au générique). Le film nous rappelle que parler de Burton aujourd’hui, c’est évoquer la magie et la folie dans un cinéma de genre dessiné à gros traits pour donner naissance à une oeuvre tout à la fois picturale et spectaculaire. Plus de doute à avoir. Le cinéaste reste un grand conteur de notre époque, un illusionniste capable de nous faire rêver deux heures durant. 

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A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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