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Vif-argent

Stéphane Batut réussit un cinéma rare et fantastique, tend à rendre l’imaginaire aussi fort ou plus, que la réalité elle-même. L’onirisme entier consacré à Vif-Argent nous emmène vers un petit pays méconnu, celui où la frontière entre mort et vie devient franchissable.

Un premier film

Stéphane Batut signe avec Vif-argent un premier film de fiction couronné cette année du prix Jean Vigo et du prix du Jury au festival des Champs-Elysées. Le long-métrage laisse augurer ce que d’aucuns qualifieront de « cinéma retrouvé ». Le réalisateur nous permet d’imaginer le monde des disparus, d’y prendre part, et librement, de continuer à aimer nos fantômes. Juste est un jeune revenant : il traverse quelques quartiers de Paris, retrouvant les âmes perdues afin de les emmener sur l’autre rive, le monde des morts. Il leur demande de raconter un de leur souvenir marquant, effort qui les transportera vers la quiétude et le silence. Juste est un passeur, visible aux yeux des autres – des vivants, mais visible pour Agathe qui croit le reconnaître. Entre eux deux va naître un amour, quelque chose de sensuel et d’aimanté, quelque chose de fragile et de cassable. Ces deux acteurs – Juste interprété par Timothée Robart, jeune pousse du cinéma français, Agathe incarnée par la grande Judith Chemla – forment l’écrin du film où gît le douloureux essai d’un amour et la réalité de son oubli.

Moi j’ai toujours voulu voir leur corps, ceux de mes proches […] Est-ce que les morts veulent qu’on les regarde ? Ils ne peuvent pas répondre, alors on décide pour eux.

Stéphane Batut

Le rappel des oiseaux, essai documentaire que réalise le cinéaste en 2015, montre la cérémonie funèbre tibétaine transformant la dépouille humaine en nourriture pour vautour. Sur la colline, ils sont quelques uns à observer  « l’envolée de l’âme » –  la peau devenue squelette, la chaire disparue. Puisqu’en documentaire il y a question du visible, de la pudeur humaine, et de la confrontation à une réalité, Stéphane Batut construit avec Vif-argent un objet filmique sur ce que pourrait être la vie et ce que pourrait être la mort, en faisant des disparus les personnages les plus représentés.

© Fathi Dafdouf/Zadig Films

En image : la vie, la mort, l’amour

L’essentiel est là : Agathe, vit, s’endort, se meut, au milieu d’une foule d’inconnus. Elle ne se pose pas de question, élève sa fille seule, monte le soir dans son appartement haut perché du nord de la capitale. Un petit corps mince sur lequel est posé une lumière crue, claire, une lumière de jour ; et qui rend sa présence spectaculaire – autant qu’elle rend les corps enlevés de leur vie, croyable. Puis, dans un Paris rendu étranger, Juste erre de jour et de nuit. C’est un spectre entier, de chair et d’os, sans reflets. Lorsqu’il se tourne vers un miroir, son visage est son crâne, son cou est sa nuque, son torse est son dos. Une seconde lumière apparaît, celle fantastique, celle qui construit le pont entre le spectateur conscient d’observer, et sa capacité à autoriser l’onirisme. La  lumière « lynchéenne » agit de nuit, sur les intérieurs, les extérieurs, le corps du fantôme : des reflets mauves posés sur les vitres des voitures, des néons bleus noyant le grand pont sur lequel Juste terminera sa traversée, des ombres noires sur le corps du personnage. Un aspect vernis, trop lumineux presque, fait apparaître  entièrement la possible conciliation de deux mondes : une terre de vivant et sa face voilée. Juste et Agathe : où vont-ils ?  Où s’aiment-ils ? Leur présent partagé – qui deviendra passé irréel – délimite les lieux qu’ils traversent ensemble ; ou que Juste traverse seul. L’on y  voit peu les intérieurs : l’image laisse des coins invisibles, en montre d’autres indistincts ou étroits, dans lesquels les acteurs n’ont pas la place de se mouvoir. Les  hors champs remarquables, fatiguent la réflexion et le sens du regard, nous perdent sans cesse et nous font revenir « au dehors ». 

Stéphane Batut dévisage la réalité de ces lieux clos – cachette de Juste, appartement d’Agathe, boutique d’Alpha, bureau du Dr. Kramarz. La séquence d’amour mêlant le corps nu de l’actrice et celui de son compagnon en toute transparence, nous rappelle à la fois la limite d’un sentiment et celle d’un monde. Juste est mort. Il revient la nuit. Qu’advient-il lors d’un sommeil ? Agathe rêve-t-elle de Juste ou croit-elle en sa présence fantomatique ? Le réalisateur parvient à recréer magnifiquement les images d’un rêve, au centre d’un lieu complexe et proche du ciel – l’appartement d’Agathe.  Lorsque le film s’aventure « au dehors », le cadre s’agrandit, alternant plongées et contre-plongées. Le cinéaste utilise alors l’extérieur réel et un découpage classique pour inventer le monde fantomatique que Juste habite. Citons ici les séquences de souvenir, empruntes de sincérité, convoquant d’immenses décors naturels (une forêt tropicale, une neige maculée, l’horizon méditerranéen et son soleil rouge). Le personnage connaît ces rues urbaines et ces paysages absolus. Il construit un temps « sur le fil », entre une réalité, et son envers possible.

© Fathi Dafdouf/Zadig Films

I go to sleep

Agathe et Juste dansent et s’enlacent sur une pelouse du parc des Buttes Chaumont au son du morceau I go to sleep, composé par Ray Davies. L’amour surgit alors, hors d’un rêve. Ces deux bustes que l’on suit de près, ces visages et ces regards fermés métaphorisent intensément un double désir, celui d’aimer donc, mais également celui d’avoir la possibilité de le faire, ou du moins de s’en sentir capable. Stéphane Batut compte cristalliser la vie à travers les histoires que l’on se raconte, ou tout simplement vécues. C’est l’envie de persuader les autres que la mort n’attaque pas et n’enlève rien.

Ce que j’ai voulu partager, c’est ce sentiment que les histoires que l’on se raconte, peuvent repousser l’échéance de la mort .

Stéphane Batut

Vif-argent ne nous laisse pas croire en l’existence d’une immortalité. Stéphane Batut nous mène par-delà ce non-choix. L’amour seul permet de renoncer pour de bon à la mort. Vif-argent injecte ainsi le sens d’une vérité cinématographique à contre-courant, l’image échoue à rendre plus fondamental le visible à l’invisible, le réel à l’immatériel. Personne ne s’éteint ni ne meurt. « C’est nous là tous les deux ? » s’inquiète Agathe. Juste répond « Oui, c’est nous, on dirait ». Le plan suivant nous les montre courir main dans la main, comme deux petits squelettes en chair et sans visage, oubliant le fait qu’ils n’existent pas.

Vif-argent (2019 – France) ; Réalisation : Stéphane Batut. Scénario : Stéphane Batut, Christine Dory et Frédéric Videau. Avec : Timothée Robart, Judith Chemla, Djolof Mbengue, Saadia Bentaïeb. Chef opérateur : Céline Bozon. Musique : Benoît de Villeneuve et Gaspar Claus. Production : Mélanie Gerin et Paul Rozenberg. Format: 1,66:1. Durée : 106 minutes.  

En salle le 28 août 2019. 

A propos de l'auteur

Romane Muller

Une licence de Cinéma & Pratiques esthétiques en poche, Romane est aujourd’hui étudiante en Master Cinéma. Passionnée par les arts (peinture, photographie, cinéma, littérature…), et par tous les liens qu’ils partagent entre eux ; je suis aussi voyageuse et épicurienne ! "

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