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Un jour de pluie à New York

Gatsby (Timothée Chalamet) et Ashleig (Elle Fanning), un couple d’étudiants de Yale, décident de passer le week-end en amoureux à New York. Une simple averse suffira pourtant pour les séparer, le temps de se perdre dans un improbable enchaînement de situations qui pourraient bien ébranler leurs aspirations respectives. C’est sur ce canevas aussi léger qu’enjoué que Woody Allen signe un retour par trop tardif, pour ne pas dire ajourné, au coeur de Manhattan, après avoir exploré le Coney Island de son enfance dans son précédent opus, Wonder Wheel (2017).

Un jour de pluie à New York, tourné il y a plus d’un an, sort sur les écrans français dans un climat de tensions inédites à l’encontre de Woody Allen depuis son procès sur-médiatisé en 1993 aux États-Unis. A peine délaissé par son distributeur américain, Amazon Studios, avec lequel il avait signé un contrat de quatre films entamé avec Café Society en 2016, voici que de prestigieuses maisons d’édition, parmi lesquelles Random House, collaborateur historique de Woody Allen, refusent à leur tour de publier les mémoires du cinéaste. C’est sans doute la première fois depuis bientôt trente ans que la justice et l’opinion publique semblent se liguer pour entraver le travail d’un metteur en scène davantage soucieux de distinguer clairement vies privée et professionnelle. Stéphane Célerier, PDG et co-fondateur de la société Mars Films, lui, décide de voguer à contre-courant depuis une dizaine d’années. Son acte de résistance ? Distribuer les films d’un cinéaste qu’il défend bec et ongle, en pleine frénésie médiatique déclenchée par le mouvement #MeToo dont la légitimité ne sera nullement remise en question. 

Célérier, donc, se targue de négocier directement avec le clan Woody Allen pour harmoniser la distribution européenne d’un film banni des écrans outre-atlantique. D’aucuns qualifieront de « destins tordus » les multiples facettes d’un artiste, autrefois Prête-nom (1976) en plein maccarthysme pour Martin Ritt, aujourd’hui cible des réseaux sociaux. Mais peu importe : Woody Allen considère avoir réglé légalement une affaire classée maintenant depuis vingt-sept ans. Aussi fait-il le choix d’adapter sa méthode de travail à ce mauvais temps de pluie et continue ainsi de tourner coûte que coûte, comme il l’a toujours fait. Ses prochaines aventures cinématographiques devraient ainsi nous mener du côté du pays basque espagnol, à San Sebastián. Le réalisateur fait d’ailleurs pour Gone Hollywood l’objet d’une interview avec Ava Cahen, auteure de Woody Allen – Profession : cynique (L’Archipel, 2015). *

Timothée Chalamet, Selena Gomez et Woody Allen © James Devaney

Tchekhov & Co.

Le cinquantième film de Woody Allen devrait pouvoir nous persuader que la longévité du cinéaste ne se mesure désormais qu’à l’aune de la filmographie d’un autre réalisateur tout aussi prolifique, Ingmar Bergman. Cependant, celui-ci semble  avoir bel et bien liquidé cet héritage nordique depuis bientôt trente ans, avec une oeuvre charnière, aussi bien d’un point de vue intime qu’esthétique, Maris et femmes (1992). Les années suivantes le verront alterner quasi systématiquement comédies et drames à la manière d’un dramaturge. Aussi son dernier opus, Un jour de pluie à New York, ne déroge-t-il pas à la règle puisque le cinéaste s’imprègne ici de Tchekhov après avoir puisé dans le répertoire d’O’Neill pour Wonder Wheel. Cette comédie sentimentale légère et enlevée suit ainsi un récit à plusieurs voix selon un équilibre ténu dont Woody Allen entretient brillamment le secret depuis Hannah et ses soeurs (1986). Certes, l’argument pourra en décontenancer plus d’un par sa simplicité même : un couple d’étudiants amoureux part à New York pour le week-end.

On découvrira ainsi que Gatsby entretient des relations complexes avec sa mère (Cherry Jones) et son frère, que la sagacité d’Ashleigh laisse à désirer et bien plus encore. Soulignons enfin cet attrait pour la scène à propos de la distribution artistique du film, Timothée Chalamet ayant été remarqué dans la production d’une pièce de Tchekhov à Broadway sur laquelle travaillait le chef décorateur Santo Loquasto. C’est également sur les planches que Cherry Jones a retenu l’attention de Woody Allen dans des mises en scène de Tennessee Williams ou encore de Mary McCarthy. Plus de doute donc quant aux affinités électives qu’entretient le cinéaste avec le théâtre.  A y regarder de plus près, Un jour de pluie à New York s’inscrit bien plutôt dans le registre des comédies légères que tournèrent Gregory LaCava et Mark Sandrich dans les années 30 aux côtés de Fred Astaire, Carole Lombard et consorts. De cet héritage, le film assume des dialogues enlevés, des personnages excentriques voire névrosés que Woody Allen met en scène avec une certaine nostalgie théorisée par le cinéaste lui-même dans Stardust Memories (1980) sous le concept de mélancolie d’Ozymandias.

C’est une description parfaitement valable d’un certain phénomène en particulier. C’est ce sentiment triste et déprimant qu’on ressent quand on se rend compte que peu importe à quel point quelque chose soit grand, majestueux et important à un moment donné, avec le temps, il finira par disparaître.Tout comme le poème [de Shelley], le temps finit par tout anéantir. Comme cette statue d’Ozymandias en décomposition, autrefois une statue grandiose, aujourd’hui devenue un morceau de marbre cassé dans le désert. Vous éprouvez donc un sentiment de dépression parce que cela vous donne une idée de la futilité de la vie, que tout ce pour quoi vous travaillez et toutes les choses qui semblent si importantes ne sont rien.

Woody Allen

Woody Allen investit son personnage masculin principal, exceptionnellement jeune dans la galerie de caractères habituels, d’un profond sentiment de nostalgie pour une époque qu’il n’a pas connu. Timothée Chalamet incarne donc Gatsby, un jeune homme brillant dont les passions se démarquent clairement de celles de ses camarades de fac, voire de sa petite amie. C’est un solitaire qui aime collectionner les fume-cigarettes, traîner dans les cafés art déco, jouer du piano, chanter du Cole Porter, flamber aux cartes et aux dés, ce qui par ailleurs lui assurera une petite fortune pour assurer un week-end de luxe à Ashleigh, trop peu rompue aux mondanités urbaines. Cette dernière, au contraire, incarne l’archétype de la pétillante apprentie journaliste tout droit sortie de sa campagne (ici Tucson en Arizona) en charge d’une interview pour la gazette de son université. Le couple incarné avec un naturel déconcertant par le romantique Timothée Chalamet et Elle Fanning, davantage solaire, se retrouve ainsi embarqué dans l’effervescence d’un New York fantasmé par Woody Allen qui signe alors un film dont le titre résonne comme l’accomplissement programmatique de tout un pan de son oeuvre. 

Timothée Chalamet et Elle Fanning © Mars Films

baisers volés

Si le réalisateur revient à New York après un passage par Hollywood (Café Society, 2016) et la Nouvelle Angleterre (L’Homme irrationnel, 2015), c’est pour enfin tourner un film sous la pluie, ultime catalyseur du state of mind allenien, allergique au soleil. Car oui, Woody Allen ne cache pas sa préférence pour les temps gris et plats (comme Bergman qui, aux dires de son confrère new-yorkais, ne souhaitait pas mourir par beau temps). Ainsi de ses plus beaux souvenirs d’enfance remémorés sous la grisaille (Radio Days, 1987) ou plus récemment de la vision romantique de Paris fantasmée par le californien Gil Pender (Owen Wilson) dans Minuit à Paris (2011). Paris donc, ou pourquoi pas Londres : au fond, peu importe pour le cinéaste qui caressait depuis bien longtemps le doux rêve de faire tomber la pluie. Ironie du sort, Woody Allen ne rencontrera qu’une seule et unique averse au cours du tournage de son nouveau film. Son chef opérateur Vittorio Storaro, qui signe ici sa troisième collaboration avec lui, devra forcer les éléments, suggérant au cinéaste de ponctuer l’oeuvre de stances ensoleillées, non seulement par souci dramaturgique, que naturaliste… Et climatique, donc. Aussi les premières gouttes de pluie apparaissent-elles à l’écran lors d’un baiser volé dans une voiture entre Gatsby et Chan (Selena Gomez), la petite soeur d’un ancien flirt du jeune homme. Ce dernier la rencontre par hasard au détour d’une rue, sur le tournage d’un petit film indépendant que réalise un camarade de classe. Réalité et fiction se rejoignent alors sous le signe du hasard quand un rayon de soleil passager caresse le visage Timothée Chalamet, prélude à la pluie, prélude aux amours interdites. Cette séquence pleinement érotique permet à elle seule de mettre en lumière la sophistication discrète de la mise en scène de Woody Allen, que d’aucuns s’empressent de taxer d’un laxisme tout relatif depuis quelques années maintenant. L’argument par trop ténu omet le talent du réalisateur à s’entourer d’une équipe artistique composée de chefs opérateurs prestigieux parmi lesquels Gordon Willis, Sven Nykvist, Carlo Di Palma, Vilmos Zsygmond, Darius Khondji… Et aujourd’hui Vittorio Storaro.

Cette dernière collaboration entre les deux artistes se place sous le signe des intermittences du coeur, le cinematografo donnant littéralement corps aux émotions par un jeu de lumières raffiné. Ainsi de la scène tournée au Metropolitan, lointain écho de la séquence du planétarium de Manhattan (1979), dans laquelle le chef opérateur et le cinéaste font le choix d’éclairer principalement les tableaux, créant une pénombre artificielle propice à l’éclosion du sentiment amoureux entre Gatsby et Chan. Au contraire, Storaro cadre Ashleigh, davantage pragmatique, dans des ambiances plus naturalistes, d’une soirée mondaine à un loft arty. Cette palette de teintes bigarrées offre à Woody Allen la pleine liberté de déambuler à sa guise dans les rues de New York en Steadicam et Univisium, format inventé par le chef opérateur qui trouve là un compromis entre le Panavision et l’harmonie visuelle d’inspiration antique, Dans ce cadre se croise et se bouscule une galerie de personnages croisés au hasard d’une averse ou d’une éclaircie dans une intrigue menée staccato sur le mode du vaudeville, énième genre théâtral prisé par le réalisateur.

Vittorio Storaro et Woody Allen © Mars Films

une comédie de remariage

Un jour de pluie à New York empreinte sans aucun doute son argument au Cheik Blanc (1952) de Fellini qui avait déjà fait l’objet d’un remaniement par Woody Allen dans l’un des sketchs de To Rome With Love (2012). Les deux amoureux invariablement séparés dans la grande ville se perdent alors dans un tourbillon de rencontres fortuites qui les happe pour le plus grand plaisir des spectateurs. La distribution s’enrichit alors de personnages en droite lignée de la sacro-sainte screwball comedy, à mi-chemin entre la romance et la farce, rappelant peu ou prou la très hawksienne Broadway Therapy de Peter Bogdanovich (2014). Le débit mitraillette de la blonde ingénue Ashleigh séduira ainsi Ted Davidoff (Jude Law), scénariste malheureux du cinéaste en proie au doute Rolland Pollard (Liev Schreiber) qu’elle doit interviewer. Son chemin la mènera droit dans les bras de l’acteur Francisco Vega (Diego Luna), séducteur latin invétéré. Gatsby, de son côté, croise sa tante et son oncle au cours d’une visite improvisée au musée, ce qui l’obligera à se rende à une fête organisée le soir même par ses parents. La coquette somme gagnée aux cartes servira donc à engager une prostituée pour incarner sa petite amie auprès de sa mère, qui à son tour ne se laissera duper pas l’identité de la jeune femme, eu égard à son passé jusqu’ici dissimulé. L’ombre de Feydeau semble décidément planer quelque part entre ces lignes… Ces chassés-croisés savamment orchestrés sauvent le film de l’écueil du tintamarre. Car si la comédie de remariage nous donne l’occasion d’écouter de vifs et savoureux dialogues, elle sert surtout de catalyseur aux moments de doute symptomatiques d’une crise de l’identité dans les couples à l’écran, à commencer par Pollard et Davidoff, le cynisme du premier écrasant le second qui, de son côté, met à jour à jour une crise dans son mariage, sa femme (Rebecca Hall) le trompant avec un autre homme. Vega, quant à lui, souffre d’une carrière qu’il ne doit qu’à son physique, ce qu’Ashleigh, la jeune et jolie blonde, lui renvoie en pleine figure quand elle manifeste son envie de le séduire bien qu’elle ne se sente pas à sa hauteur.

Elle Fanning, Liev Schreiber et Jude Law © Mars Films

Cette crise identitaire signe le temps de aveux du côté de Gatsby auquel Chan, éconduite il y a quelques années par le jeune homme, avoue son sentiment amoureux depuis l’époque où celui-ci emmenait sa soeur aînée Amy à Central Park sous la pluie. Gatsby lui-même ne parviendra à résoudre ce complexe une fois le conflit réglé avec sa mère, dans une mise à bas des masques ouvrant la voie à une pleine acceptation nécessaire pour que le couple de départ (Gatsby, donc, et Ashleigh) ne prenne enfin conscience du gouffre sentimental et culturel qui les sépare. Le remariage final (Gatsby et Chan) peut donc s’accomplir sous la pluie à Central Park, avec la promesse d’un avenir heureux certes, mais incertain, à mille lieux de la Brève rencontre (1945) de David Lean à laquelle il reste difficile de ne pas songer lorsqu’apparaît une horloge au dernier plan du film. Quelques vingt-quatre heures auront donc suffi pour que ces personnages remettent leurs destins respectifs entre les mains de la chance et du hasard, et redistribuent donc les cartes d’un week-end… Minutieusement organisé. De son côté, Woody Allen ne se satisfait pas de tirer les ficelles d’un théâtre de marionnettes dont il a exploré une large gamme en cinquante ans de carrière. Car si Ashleigh classe Pollard entre Renoir et de Sica, le réalisateur new-yorkais, lui, ne considère toujours pas mériter sa place au panthéon entre Orson Welles et Akira Kurosawa. L’écriture sur le registre comique reste, à l’écouter, sa seule voie de salut. Whatever works

Le temps joue toujours contre vous. On peut tenter de le maîtriser ou de le manipuler un peu, mais au bout du compte, on n’y arrive pas. Dès l’instant où les personnages s’embrassent sous l’horloge à la fin, le temps a une incidence sur leur relation et celle-ci durera peut-être un an, deux ans, dix ans, vingt ans ou leur vie entière. Mais elle évoluera au fil du temps, comme tout le reste.

Woody Allen

* Le choix d’accorder une chronique au film de Woody Allen appartient au rédacteur en chef de Gone Hollywood, car nous considérons que tous les films méritent d’être vus avec le recul critique nécessaire afin d’ouvrir un espace de parole et ainsi à contribuer à la visibilité de toutes les oeuvres de cinéma sans exception aucune.

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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