Quelque part entre les films de gangsters et les films de mafieux se trouvent les films de Guy Ritchie. Des films de canailles, de crapules à l’anglaise où le poil roux pousse sur des fronts bas, où les menaces de mort s’échangent autour d’une tasse d’Earl Grey et où les courses-poursuites sont menées le volant à droite. Du moins était-ce vrai jusqu’en 2015, date à partir de laquelle le brave Guy était parti « à la dérive », enchaînant un remake parfaitement inutile de la légende du Roi Arthur (2017) et un remake plus discutable encore d’Aladdin et sa lampe merveilleuse (2019). On ne saurait tenir rigueur au réalisateur de partager avec ses personnages un goût prononcé pour l’argent facile… Reste que cette parenthèse suffit à nous faire prendre conscience qu’il nous avait manqué, et le plaisir que l’on prend à faire connaissance avec ses Gentlemen n’est pas dénué d’un certain soulagement. Toujours irrévérencieux, plus anglais que jamais, Ritchie revient en grande forme. Le Brexit ne sera pas cinématographique, thanks God !

Dans la savane de Sa Majesté

Mickey Pearson (Matthew McConaughey) est le roi de la savane londonienne. La crinière lustrée, le tweed soyeux, il règne en maître sur le trafic local de marijuana. Mais loin de salir ses chaussures de cuir suédé dans les quartiers mal famés de la capitale, c’est auprès des nobles familles de la campagne anglaise qu’il a tissé sa toile, utilisant leur réseau et leurs hectares pour construire un empire immense, discret, inamovible. Revers de la médaille : le lion a pris goût à la goutte de lait dans son thé, il s’est embourgeoisé, amolli, et désire aujourd’hui se retirer pour profiter d’une retraite bien méritée. Les lionceaux se lèchent les babines et s’imaginent déjà récupérer l’empire. Oh, I just can’t wait to be king ! Tel est le point de départ, simple et efficace. C’est après que les choses se corsent, lorsque la trame connaît des virages brusques, des triples axels narratifs volontairement grotesques (mais toujours lisibles) qui sont surtout prétexte à une déclinaison autour de la figure du gangster de film. Quel safari : des hommes de mains loyaux et patibulaires, des restaurateurs-mafieux chinois, des racailles en baggy cliquetant de toc, un patron de presse hystérique… L’occasion pour le réalisateur de promener le spectateur dans les différentes strates de la société britannique, soulignant au passage que la pourriture diffuse partout ses effluves, des rallyes artisto aux gros titres de la presse jaune. L’occasion aussi et surtout d’offrir à son casting de quoi s’amuser follement, ce que personne ne se prive de faire. Il existe une ligne de crête entre la caricature jouissive et la roue libre gênante : Guy Ritchie, funambule généreux, n’aime rien tant que de sautiller dessus et feindre la sortie de route pour mieux se rattraper in extremis.  Alors, ça cabotine de partout, c’est délicieux. Les looks et les plans sont putassiers comme des clips de pop ; les répliques, tranchantes comme des balles dum-dum. C’est un peu Reservoir Dogs au pays de Sa Majesté. On pourrait dénoncer ce souci des apparences qui pourrait faire des Gentlemen une breloque de pacotille, mais c’est sans compter sur la maestria de la distribution : Hugh Grant (surprenant), Colin Farrell (qu’on a rarement connu si drôle, triturant son accent irlandais comme on mâchouille un chewing-gum) et surtout Matthew McConaughey, impérial dans ses vestes à coudières, qui offre une prestation de dandy sans fusible qui n’est pas sans rappeler les meilleures scènes de Killer Joe (W. Friedkin, 2011).

© Christopher Raphael

© Christopher Raphael

Les grimaces du vieux singe

Une fois n’est pas coutume : Guy Ritchie prend la peine de trouver un prétexte à la marrade. Comme il n’est pas à un stéréotype près, le v’là-t’y pas qui nous ressort le bon vieux principe du film dans le film. Mieux, il laisse le personnage de Fletcher (Hugh Grant) pitcher son script aux autres protagonistes à son rythme, n’hésitant pas à reprendre une même scène pour en corriger la crédibilité, ni à jouer avec le doublage, ni même à spoiler les futurs rebondissements avant qu’ils ne soient véritablement montrés à l’écran. Ingénieux, le ressort comique marche deux heures durant sans grincement. Il permet au réalisateur de s’appuyer en permanence sur la malice du meta-humour, de se poser en contrôle total de son film et, surtout, de tout assumer en bloc. Les incohérences comme les grossièretés, les raccourcis et les caricatures, tout est excusable puisque le fait d’un narrateur allergique à la modération. A l’image de son protagoniste Mickey, Ritchie est un un vieux routier du genre à qui on ne la fait pas, qui connait toutes les ficelles et sait les tirer ou les tordre pour arriver à ses fins. Le plaisir est indéniable d’être convié dans les cuisines où se prépare un ragoût si goûtu. Alors on ne boude pas son plaisir et se laisse touiller comme un carré de sucre dans un thé bien chaud, retourner comme des pancakes, une fois, deux fois, jusqu’au final, facile mais tellement efficace. S’il n’est ni le meilleur film du genre ni même le meilleur de son réalisateur, The Gentlemen a le charme de retrouvailles qui se passent bien. Welcome back, mate!

The Gentlemen (2020 – États-Unis) ; Réalisation : Guy Ritchie. Scénario : Guy Ritchie, Marn Davies et Ivan Atkinson. Avec : Matthew McConaughey, Charlie Hunnam, Michelle Dockery, Jeremy Strong, Collin Farrell, Henry Golding, Hugh Grant, et Lyne Renée. Chef opérateur : Alan Stewart. Musique : Christopher Benstead. Production : Guy Ritchie, Ivan Atkinson, Bill Block, Max Keene, Robert Simonds, Alan J. Wanda. Format : 2,39:1. Durée : 113 minutes.

En salle le 5 février 2020.  

Copyright photo de couverture : Sikka