La réalisatrice Lulu Wang ne s’attendait pas à un tel déferlement de réactions en partageant son histoire familiale en 2016 dans une émission du podcast This American Life. On y découvrait comment ses proches avaient élaboré un « pieux mensonge » pour faire ses adieux à leur matriarche atteinte d’un cancer en phase terminale. Nombreux furent les auditeurs à trouver des résonnances intimes avec cette douloureuse confession. Du côté d’Hollywood, les studios retinrent surtout de cette histoire son pouvoir émotionnel suffisamment attractif pour précipiter en salle les consommateurs de popcorn. Lulu Wang aurait alors pu décider d’aller faire pleurer dans les chaumières chez Disney. Elle lui préférera, et à raison, les producteurs de A24 Films qui peuvent se féliciter d’avoir signé quelques grands succès en salle l’an dernier, dont l’horrifique Midsommar (A. Aster). C’est donc sans surprise que son deuxième long-métrage se révèle d’une remarquable authenticité, devenue par ailleurs l’une des autres grandes marques de fabrique de la société, notamment avec Moonlight (B. Jenkins, 2016), 90’s (J. Hill, 2018) ou encore Eighth Grade (B. Burnham, 2018).

Un vrai mensonge

Awkwafina, justement récompensée par un Golden Globe pour sa prestation, incarne Billi, une écrivaine sino-américaine qui entretient une relation forte avec sa « nai nai », autrement dit sa grand-mère (paternelle) en mandarin. Lorsqu’on diagnostique à cette dernière un cancer du poumon en phase terminale, sa famille décide de lui cacher sa maladie afin qu’elle profite de ses derniers mois dans la plus grande insouciance… Il faut alors avant tout réunir la famille au grand complet en Chine. Qu’à cela ne tienne, le clan prévoit d’organiser un faux mariage, une idée envers laquelle Billi exprime d’abord quelques réticences, notamment d’un point de vue moral et financier. Pris entre mensonges et sentiments, The Farewell parvient à trouver un ton juste, loin du mélodrame attendu. Le film réussit à doser avec justesse sa part émotionnel qui infuse à dose raisonnable dans le réalisme de sa mise en scène. Nul doute que cette authenticité qui transparaît dans chaque plan ne soit aussi et surtout redevable aux talents de la réalisatrice. Lulu Wang détourne ainsi d’entrée le sacro-saint texte attestant de la véracité des événements montrés à l’écran. The Farewell se fonde en effet sur « un véritable mensonge ». Ce parti pris lui permettra ensuite d’user pleinement de sa mise en scène pour interroger les rapports ambivalents entre fiction et réalité (des faits). Aussi le plan d’ouverture du film agit-il comme un trompe-l’œil puisque le paysage idyllique que nous montre la cinéaste ne se révèle être qu’un élément du décor, un simple tableau. Les discussions vont bon train ; la grand-mère et sa petite fille se livrent à un jeu de dupes simplement pour se protéger l’une et l’autre de vérités douloureuses. Cette dynamique qui parcourt les dialogues tout au long du film concentre les enjeux de la narration autour de l’impossible aveu. Lulu Wang ne s’empêtre pas pour autant dans des vagues questions de morale familiale, reléguant le mensonge à un simple effet d’omission. Débarrassée de ce jargon éthique, elle s’occupe de capter avec délicatesse la confusion d’une cellule familiale en crise. Billi et les siens s’adonnent dès lors à un jeu délicat de travestissement pour feindre un enthousiasme larmoyant qui seul leur donnera le courage d’accepter avant de devoir surmonter l’inéluctable. Une scène cristallise à elle seule ces allers-retours entre vérité et mensonge. Lorsque vient l’incontournable moment de prendre la photo du mariage, Nai Nai et Billi devisent « avec honnêteté » devant un décor en carton-pâte.

© Casi Moss/A24

© Casi Moss/A24

PORTRAIT DE FAMILLE

The Farewell brosse également le portrait d’une famille dispersée entre les États-Unis, le Japon et la Chine. Lulu Wang préfère déjouer les clichés tant attendus des schémas d’interactions conflictuelles entre parents et enfants. Si Billi et son père ne parviennent par exemple pas à s’entendre parfaitement, c’est non seulement par manque de communication mais surtout parce qu’un père et sa fille peuvent tout simplement ne pas se comprendre sans pousser jusqu’à la détestation absolue. De plus, la dispersion géographique de la cellule familiale offre une savoureuse exploration des différences culturelles concentrées autour du mensonge initial. Lulu Wang semble ici prendre un sacré plaisir à mettre les pieds dans le plat sur le sujet, une approche frontale nuancée grâce à son personnage principal, Billi, symptomatique d’une acculturation brillamment mise en scène. La cinéaste illustre avec une redoutable efficacité son propos au cours des nombreuses scènes de repas collectifs qui égrènent le film. La cohésion familiale à l’œuvre dans ces instants de partage se retrouve ainsi éclatée par des enchaînements de gros plans qui isolent tout un chacun autant qu’ils accusent l’impossible communion. De même, on s’étonnera du peu de représentation de la ville de New York dans sa capacité à l’individualisation de ses habitants. La mégalopole n’apparaît que brièvement au détour de quelques plans de foule dans les rues bondées. Lulu Wang s’attache au contraire davantage à injecter de la beauté dans quelques représentations fugaces, comme la fumée d’une cigarette qui se consume ou le vol d’un oiseau qui fend le ciel de sa trajectoire. 

Ces rares instants esthétisants offrent une agréable parenthèse dans ces moments de douleur, des respirations nécessaires qui confinent parfois au rire pour parvenir à un fragile équilibre. The Farewell, comédie dramatique donc ? L’authenticité de sa facture le distingue bien trop des films du genre. On retrouve bien plutôt ici l’empreinte commune aux films produits par A24 qui s’offre une histoire aussi salutaire que nécessaire de « vrai mensonge » en contrepied à bon nombre d’œuvres indépendantes trop souvent soucieuses de vérité. Car oui, The Farewell s’inspire avant tout des sentiments d’une cinéaste sino-américaine qui s’attache à mettre en scène avec une rare finesse la douloureuse réunion d’une famille placée sous le sceau du mensonge par-delà les cultures et les sentiments personnels. C’est paradoxalement la puissance de son réalisme évocateur qui lui permet de faire surgir une émotion communicative au cœur d’une petite histoire intime donc universelle.

© A24

L’Adieu (The Farewell, 2020 – Chine) ; Réalisation et scénario : Lulu Wang. Avec : Awkwafina, Zhao Shuzen, X Mayo, Lu Hong, Ling Hong, Tzi Ma, Diana Lin et Yang Xuejian. Chef opérateur : Anna Franquesa Solano. Musique : Alex Weston. Production : Daniela Melia, Marc Turtletaub, Perer Saraf, Andrew Miano, Chris Weitz, Jane Zheng, Lulu Wang, Anita Gou, Dan Balgoyen, Joshua M. Cohen et Eddie Rubin. Format : 2,35:1. Durée : 100 minutes.

En salle le 8 janvier 2020.  

Copyright photo de couverture : A24/The Ringer illustration