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The Dead Don’t Die

L’affiche de The Dead Don’t Die laisse présager d’un film de zombies en hommage au genre, avec une esthétique un peu kitsch. Pourtant, il suffit d’entendre la chanson thème du film, « The dead don’t die » de Sturgill Simpson, pour réaliser notre méprise. Une lenteur et une nonchalance, qui s’accorde bien avec la chanson country, irradie du film – des caractéristiques assez éloignées de ce que promettait la bande-annonce ou l’affiche. Et c’est ça le plus gros problème : un écart s’est créé entre l’attente du spectateur et l’œuvre réelle en raison de la communication autour de celle-ci. The Dead Don’t Die est-il vraiment un film de zombies ?  

Le film commence dans la forêt, avec les policiers Cliff (Bill Murrayet Ronald (Adam Driver) qui tentent d’interpeller Bob l’ermite (Tom Waitspour un vol de poulet. La présentation d’un ermite dès la séquence d’ouverture prépare déjà au propos du film, et à son enjeu. En effet, les films de zombies opposent les zombies et les vivants, mais on remarquera très souvent des querelles entre les vivants, contrairement à une union naturelle de la masse de zombies. Cette querelle tient souvent à illustrer les disfonctionnements de notre société, et tend le plus souvent à rétablir une communion entre les vivants. Mais en débutant son film avec Bob l’ermite qui pourfend  la société, on peut déjà comprendre qu’aucune union ne sera possible. En effet, le fait qu’il ait rejeté tout désir matériel protègera le personnage, et il ne se retrouvera jamais dans les tensions vécues par les autres personnages. Il y a ici une désunion dans la société, et elle sera impossible à rétablir. Cette position particulière du spectateur s’accorde avec les grandes réflexions du film, qui ne reposent pas tant sur la crainte des zombies que sur celles de notre société et singulièrement du réchauffement climatique. De fait, les zombies arrivent plutôt tardivement, et les premières inquiétudes des personnages portent plutôt sur les dérèglements solaires. On nous explique plutôt vaguement que la Terre a changé d’axe en raison d’expériences scientifiques, et malgré les réfutations du gouvernement, il semblerait que ce soit la fin du monde. On distingue très clairement les attaques contre le gouvernement américain actuel, avec les fakes news de Donald Trump qui ne croit toujours pas au changement climatique. Le détestable fermier Miller (Steve Buscemi)confirme un peu plus cette idée, avec sa casquette rouge « Keep America white again ».

© Abbot Genser / Focus Features / Image Eleven Productions, Inc

Pourtant, la menace de l’apocalypse ne semble pas bouleverser les personnages plus que ça. Chacun continue sa routine sans sortir de sa nonchalance. L’exemple le plus frappant est Ronald, qui répète sans cesse que « tout ça va très mal finir » d’une voix monotone, sans agir pour tenter d’améliorer la situation. Cela pourrait symboliser notre propre attentisme face à la destruction de notre planète, ou démontrer notre impuissance face à l’entropie inévitable de notre civilisation. En effet, à la fin du film, Cliff demande à Ronald ce qu’ils peuvent faire malgré leur mort inévitable, et celui-ci répond qu’ils doivent faire de leur mieux. Ils sortent alors se battre contre les zombies, réussissent à en abattre quelques-uns avant de se faire surpasser en nombre et de mourir. Bien que le duo de policiers soit le plus grand symbole de cette nonchalance, les trois jeunes personnages qui arrivent en voiture à Centerville représentent eux aussi un élément d’intéressant. 

On ne sait réellement qui ils sont, peut-être des « hipsters de Cleveland », ni ce qu’ils font là. Et d’une certaine manière, ils semblent sortir d’un autre film et non d’une autre ville. Ils arrivent dans une voiture, « un classique », qui rappelle des œuvres de George Romero. Ils comprennent les références cinématographiques, et en même temps, passent légèrement à côté – avec Psychose (1960) notamment. La scène de voiture parait trop longue pour son emplacement dans le film, et insiste uniquement sur des gros plans des personnages, sans qu’ils ne parlent. De fait, on insiste sur leur physique, leur allure. Le choix des acteurs – jeunes, populaires, « cools » – ne peut dont être ignoré. Lorsque Ronald tient la tête décapitée de Selena Gomez, on comprend qu’il ne tient pas celle de son personnage mais bien celle de la célébrité et de ce qu’elle représente. Bien que le message soit différent, l’exécution rappelle légèrement la mort de Paris Hilton dans La maison de cire (2005) qui visait aussi sa tête. A travers la décapitation, on illustre une certaine déshumanisation des personnages et de ce qu’ils représentent. Cette idée de déshumanisation est intéressante par le traitement des zombies dans ce film. Généralement, dans un film de zombies, on les perçoit comme une masse. Bien que l’on puisse parfois avoir des zombies isolés, il s’agit plutôt d’une exception plutôt que d’une règle. Dans The Dead Don’t Die, les zombies se dispersent un peu partout dans la ville. Ils ne se déplacent pas en horde, mais en petits groupes séparés – comme les humains. Les zombies retournent vers des endroits qui leur plaisaient lorsqu’ils étaient encore en vie. On peut notamment voir des zombies jouer au tennis, en tenue. Pourtant, on ne les a sûrement pas enterrés ainsi. Ils retrouvent quasiment leur vie, même si les personnages ne cessent de répéter qu’ils ne sont plus eux-mêmes – « il est » devient « il était ».

© Abbot Genser / Focus Features / Image Eleven Productions, Inc

Ce sentiment de rupture sera accentué par l’aveu de Ronald, ou plutôt d’Adam Driver, dès le début du film : il sait qu’il s’agit d’un film et qu’il n’est qu’un personnage. Bien que les personnages ne parlent pas directement à la caméra, le quatrième mur est brisé à plusieurs reprises dans le film, et rappelle plusieurs fois le spectateur à l’ordre. En effet, insister sur le fait qu’il s’agit d’un film contraint le spectateur à quitter cet état d’observation, puisqu’on lui renvoie son statut et qu’il ne peut donc alors apprécier le film comme une histoire se déroulant sous ses yeux. On l’invite à réfléchir sur ce qu’il regarde, à mettre de côté la fiction pour être questionné. Centerville est au centre de l’histoire. Généralement dans les films de zombies ou de science-fiction, l’espace urbain a une grande importance. Par son développement, on peut apprendre beaucoup sur la société représentée. Au début du film, le passage des policiers dans les rues de la ville nous permet d’avoir des plans larges sur tous les endroits importants du film, et de nous présenter ainsi la vie des personnages. On voit ainsi que les personnages se trouvent souvent associés à un endroit, ou à un objet. Les premiers zombies à l’écran se rendent au diner et attaquent les individus s’y trouvant. Pourtant, ils se désintéressent rapidement de la chair humaine pour se tourner vers le café. En zombies, les personnages ne peuvent que répéter un mot – celui qui montre leur intérêt antérieur d’être vivant. Au lieu de n’être intéressé que par le cannibalisme, ils cherchent à dévorer des objets – guitare, téléphone, jouets, etc. Au cinéma, le zombie a souvent été un symbole du capitalisme en raison de sa faim constante. Jim Jarmusch nous dévoile donc un zombie assez littéral, et qui ne se révèle au final pas tant une crainte pour les personnages qu’une prise de conscience de  leur condition. En effet, le film n’effraie pas. Il peut dégouter parfois, mais le gore reste aussi minimal que le suspens –on sait que tout va très mal se terminer. En conclusion, aller voir ce film en espérant voir un film de zombies classique est une mauvaise idée. On retrouve bien des références au film du genre, des zombies, des scènes de carnage, et toutes les idées qui accompagnent les zombies. Mais au final, les zombies ne représentent réellement qu’un symbole puisque, comme le déclare Bob l’ermite lors du final, « peut-être étaient-ils des zombies avant ». Les zombies ne servent qu’à mettre en image notre société de consommation et notre matérialisme. Ainsi, Bob l’ermite survit parce qu’il a quitté depuis longtemps cette société.

Si dans un film de zombies classique, on parvient à nous faire passer ce message de façon divertissante, un peu à la manière d’un médicament caché dans un gâteau, Jim Jarmusch nous contraint ici à prendre de pleine face ses reproches et ses inquiétudes, une pilule dure à avaler. Le film reste divertissant et absurde – que dire du personnage de Tilda Swinton ? – mais confirme la colère du réalisateur dans le monologue final de Bob l’ermite. Et en sortant du film, on ne peut qu’acquiescer :  « Quel monde de merde ! ».

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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