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Terminator : Dark Fate

Aussi increvable que son alter ego génocidaire d’humains éponyme, la série de films Terminator adaptée de la franchise créée par James Cameron méritait-elle d’être ranimée une fois de plus malgré son inexorable dégringolade au box-office depuis Terminator 2 : Le Jugement Dernier (1991) ? Grâce à quelques bonnes idées et au retour de « l’esprit Cameron »…  Pourquoi pas ?

A l’instar d’un père providentiel qui déciderait de refaire surface des années plus tard pour reprendre en main l’éducation de son bébé abandonné à son triste sort, James Cameron est de retour sur Terminator : Dark Fate – du moins comme scénariste et producteur. Papa Cameron est resté néanmoins absent des lieux de tournage, trop occupé dans un même temps par le tournage des suites d’Avatar. C’est la première fois en 28 ans que l’on retrouve simultanément Linda Hamilton (Sarah Connor) et Arnold Schwarzenegger (T-800) réunis dans une même aventure. Ce nouveau film est donc l’occasion de faire table rase du passé et de reprendre l’œuvre là où James Cameron l’avait laissée. Oubliées (voire reniées) les deux suites et le reboot sortis depuis ! Terminator : Dark Fate vient s’inscrire directement après Terminator 2 et marque une transition de 20 ans entre les deux films pour démarrer à notre époque, dans la ville de Mexico City. Sarah Connor a sauvé l’Humanité du Jugement Dernier et changé le cours du futur en dézinguant toute trace des machines sur son passage : la Terre est sauve. Mais on découvre qu’une tragédie advenue vingt ans plus tôt a fait de sa vie un drame : tandis qu’elle savourait sa victoire sur une plage de sable fin avec son fiston – la ganache d’Edward Furlong greffée numériquement sur le corps d’un autre acteur pour l’occasion – débarque de nulle part un T-800, « balle perdue » et dommage collatéral d’un ordre absurde programmé dans un futur qui n’existe même plus. Pas le temps de répliquer, le T-800 met fin aux jours de John Connor sous les yeux de sa mère, cette fois impuissante. Sarah vieillit – pas de leucémie au programme cette fois – sans son fils à ses côtés, dans un monde qu’elle a sauvé mais qui continue de la croire folle voire dangereuse. Fugitive et blacklistée dans la totalité des États-Unis, Sarah Connor poursuit son existence en solitaire, sans but ni espoir, au Mexique. La seule lumière qui guide ses pas est celle de mystérieux messages envoyés sur son portable et comportant des coordonnées GPS qui lui permettent de réserver un comité d’accueil léthal à tous les Terminator qui continueront de tomber sur Terre pendant deux décennies.

APOCALYPsE CONNOR

Avec ce retour aux origines, on retrouve les motifs cultes de la première série de films : en pré-générique la projection dans un avenir dystopique où les machines auraient gagné la bataille… Quelques notes du cultissime thème de Brad Fiedel tout au long du film et en prime une ouverture sur flashback de Sarah Connor internée en asile psychiatrique dans Terminator 2 et annonçant la fin du monde à son médecin incrédule. De quoi attester du retour de l’esprit de Papa Cameron et de son attention au scénario, ou néanmoins de son influence sur le film de Tim Miller. Si James Cameron créa Terminator avec son ex-femme Gale Ann Hurd et s’il épousât lors d’un bref mariage aux conséquences coûteuses son héroïne-phare, Linda Hamilton, Terminator : Dark Fate est construit comme un hommage à ses alliances passées : fidèle au scénario des origines et une tribune aux femmes de pouvoir dont certaines ont partagé un bout de vie avec lui. En revanche, finis les éclairs un peu cheap façon Retour Vers le Futur annonçant l’arrivée d’un Terminator.

© Twentieth Century Fox

On assiste cette fois à un autre phénomène météorologique, un nuage de givre galopant sur les armatures en béton des infrastructures de Mexico City et recrachant dans une mare glacée la silhouette dénudée de Grace, une soldate humaine augmentée venue du futur pour protéger sa précieuse cible. A quelques encâblures de là est recraché de façon similaire l’ennemi n°1 de cette même cible, un nouveau modèle de machine boostée aux nanotechnologies, le Rev-9, capable de morphing physique et de se dédoubler en extrayant son squelette robotique de sa chair – le tout prenant l’aspect temporaire d’une mélasse goudronneuse non-newtonienne le temps de se reformer. Encore un qui ne sera pas facile à éliminer. Une allégorie du Paradis et de l’Enfer, où un ange et un démon sont en mission sur Terre pour influer sur les actions d’un nouveau Messie, figure de proue en devenir de la résistance des humains contre les machines. Mais quel Messie ? Nous le verrons plus tard. En tout cas, dès leur chute sur Terre, la messe est dite : l’une des plus anxiogènes partie de « cache-cache » de l’histoire des films d’action va ainsi pouvoir recommencer. Le film est truffé de références bibliques ou de ce type d’allégories.  Sarah Connor, ex « Marie mère de Dieu » car génitrice de John Connor qui jadis sauvât les humains… John Connor laisse cette fois sa place à une femme, nouvelle figure de « Jésus » en la personne de Dani ou Daniella Ramos (Natalia Reyes), une mexicaine innocente, propulsée à son tour involontairement au cœur du destin de l’Humanité. Grace, la super-humaine augmentée alias Mackenzie Davis – vue notamment dans Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017) et dans la série Halt and Catch Fire (Christopher Cantwell et Christopher C. Rogers, 2014-2017) – deviendra son ange-gardien comme l’était Kyle Reese (un résistant venu du futur pour protéger Sarah dans Terminator 1) pour Sarah Connor. Grace lâchera sans déférence aucune à une Sarah Connor qui l’agace : « Si tu es Marie, pourquoi est-ce que j’ai autant envie de te défoncer la tronche ? ». Hélas, malgré l’intervention quasi divine de Sarah, le miracle ne pouvait perdurer sans rédemption. L’Humanité a réussi une fois de plus à se tirer une balle dans le pied : la menace est de retour et les humains n’ont pas compris la leçon. On prend les mêmes et on recommence : de l’ère de Skynet, on passe à l’ère de Légion, une nouvelle intelligence artificielle qui dans le futur sera responsable de l’extinction de la race humaine. L’ironie de la fatalité de ce destin n’est pas sans rappeler des problématiques très actuelles.

© PolyGram Film Distribution

SKYNET VERSION 2019

Si James Cameron n’avait pas prévu de faire ce dernier Terminator, sa création trouve un écho particulier à notre époque, où les intelligences artificielles se sont démultipliées dans la sphère professionnelle et privée. Assistants sur nos smartphones, enceintes connectées dans nos maisons, logiciels de reconnaissance faciale, vocale, métiers automatisés, machines de guerres, algorithmes permettant aux publicitaires de cibler nos goûts et de connaître nos profils de consommateur de A à Z… Les trois lois de la robotique énoncées par Isaac Asimov en 1942 n’ont pas encore été bafouées et aucun robot tueur ne court encore les rues pour éliminer la race humaine mais la menace devient plus probable. James Cameron, resté en veille sur le sujet depuis toutes ces années préfère ne pas être trop catégorique sur l’impossibilité d’une telle menace. Il la compare avec la manipulation du nucléaire dans les années 30 et 40. 

L’idée que cela pourrait devenir potentiellement une arme ne les inquiétait (les scientifiques – NDLR) pas le moins du monde. Et pourtant, la première manifestation de l’énergie nucléaire sur notre planète a été la destruction de deux villes et la mort de centaines de milliers de personnes. Donc l’idée que ça ne se produira jamais n’est pas une certitude.

James Cameron

Drôles de dames

On retrouve dans Dark Fate et aux commandes de la nouvelle résistance une impressionnante Sarah Connor plus âgée et meurtrie par la mort de John. Très en colère et avide de revanche, Linda Hamilton crève l’écran par sa forme olympique, plus musclée que jamais. C’est autour d’elle que s’articule la constitution d’un nouveau trio de « terminatrices » composé de Dani, Grace et Sarah et déterminée à survivre coûte que coûte et à sauver le futur des machines. Dans son Terminator, Tim Miller reprend les ambitions des premiers opus. Dark Fate valorise en effet le profil d’héroïnes féminines dans un film d’action et plus particulièrement celui de Linda Hamilton, doyenne du genre. Un fait souligné par James Cameron : « Même si des films d’action récents tels que Wonder Woman et Captain Marvel mettent en vedette des protagonistes féminines, Sarah Connor reste définitivement à part. Combien de ces héroïnes ont plus de 40 ans ? La liste est très courte. Combien d’entre elles ont plus de 60 ans ? C’est simple : zéro. Les hommes continuent à dégainer à près de 80 ans mais dans notre société, les femmes d’un certain âge sont ignorées. Or dans la mythologie classique, la figure féminine âgée est la gardienne de la sagesse, parfois la sorcière ou la voyante, mais c’est toujours une femme puissante. Nous avons mélangé cela avec une héroïne d’action musclée et cela donne du jamais vu ». La force du personnage incarné dans Dark Fate par Linda Hamilton est d’autant plus bluffante que l’actrice a dû suivre une préparation physique très rigoureuse pour le rôle.

L’action est dix fois plus impressionnante que dans Terminator 2. Après avoir lu le scénario, je me suis tournée vers mon meilleur ami et je lui ai dit : « Je dois mettre mes affaires en ordre. Je ne reviendrai peut-être pas. J’ai même essayé de suggérer que Sarah pouvait avoir grossi à ce stade de sa vie pour ne pas avoir à travailler si dur – ce ne serait pas si étonnant, après tout… Mais ils ont dit non ! 

Linda Hamilton

Pour servir la puissance et le potentiel du trio féminin de Dark Fate, lui fait face un personnage qui fait écho au T-800 de Terminator 2, un robot-Schwarzy retraité, à la virilité moins stéréotypée, qui a acquis une conscience et reste perturbé jusque dans ses circuits imprimés par le meurtre de John commis vingt ans auparavant. Jadis tas de muscle archétypal, l’ex machine à tuer est devenue un vieux bonhomme inoffensif au duvet grisonnant. Dans une hilarante parenthèse enchantée nichée au cœur du film où l’on découvre l’étrange vie qu’il s’est bâtie depuis pour justifier son existence devenue obsolète, on se pose deux secondes pour apprécier le déluge de vannes et la dérision insufflée au personnage avant de replonger dans l’action. Rien que pour ce moment très fan service qui devrait ravir les nostalgiques de Schwarzenegger, le film vaut son pesant de pop-corn et permettra de refaire le stock de phrases cultes.

© Twentieth Century Fox

© Twentieth Century Fox

un « grand » Terminator

Avec un premier film sorti en 1984, Terminator a marqué la carrière de James Cameron d’une pierre blanche. Tout a pourtant commencé avec un budget réduit à moins de 7 millions de dollars. Le budget de Terminator 2 explose le précédent. Près de 15 fois plus élevé, le film s’offre une palette d’effets spéciaux plus spectaculaires. Le film rafle plusieurs récompenses (Oscar du meilleur montage sonore, meilleur mixage, meilleurs maquillages et meilleurs effets visuels). C’est le plus gros succès de l’année en 1991 avec une recette de 518 millions de dollars dans le monde. Pour Dark Fate, James Cameron a laissé entendre qu’à condition d’un succès commercial, ce nouvel épisode pourrait être le début d’une nouvelle trilogie dont le scénario serait déjà tout tracé au préalable. Tim Miller, réalisateur de Deadpool (2016) choisi par James Cameron pour réaliser Dark Fate nous sert ici une mise en scène à la hauteur des attentes de la franchise et de ce qu’il a su faire de son précédent anti-héros : des tunnels d’action interminable et haletante à en oublier de reprendre son souffle, des courses-poursuites, de la tôle froissée et des voitures dégommées, des explosions et des punchlines inoubliables, le tout dans un emballage fun. 

Je ne me suis jamais dit que j’allais faire Terminator : Dark Fate comme James Cameron l’aurait fait. Mais ce que ses films m’ont appris, c’est que le secret de faire un « grand Terminator » repose avant toute chose sur les personnages – encore et toujours les personnages. James est particulièrement doué pour les détails qui vous donnent l’impression de voir de vraies personnes vivre des événements extraordinaires. 

Tim Miller

On retrouve également le côté sombre des débuts, le thème de l’apocalypse et la nécessité du sacrifice d’une femme transformée en mercenaire de la paix pour sauver le futur. Le scénario de Dark Fate est co-signé par James Cameron et quelques stars du film de science-fiction et du fantastique avec entre autres comme co-signataires David S.Goyer (Batman Begins, The Dark Knight : le chevalier noir) et Josh Friedman (Avatar 2, La guerre des mondes).

DU NEUF… AVEC DU VIEUX

Il est très facile de reprocher à Terminator d’être un navet, d’autant plus avec les épisodes ratés de ces dernières années – et plus particulièrement à cause de Terminator Genysis (Alan Taylor, 2015) qui n’a pas remporté l’adhésion du public. Du fait d’être la suite plus logique du 2, de proposer une relecture du « mythe » de Sarah Connor et de ne pas s’être pris trop au sérieux, Terminator : Dark Fate échappe astucieusement au ratage et redevient l’essence même de ce pour quoi il a été créé : un film d’action capable de tricoter plusieurs thèmes ensemble : l’anticipation, le caractère politique d’un destin post-apocalyptique pour la Terre, un tunnel de bastons épiques, un film drôle sans prise de tête avec  des personnages féminins forts qui crèvent l’écran. S’ajoute à cela un propos très actuel sur le mur dressé à la frontière du Mexique, la détention d’immigrés à la frontière des Etats-Unis et la surveillance par drones. Au final, le tour est bien joué, puisque Dark Fate ne propose rien de neuf mais satisfait malgré tout une attente que l’on osait plus formuler au sujet de la franchise Terminator. 

© Rahul Jha

Terminator : Dark Fate  (2019 – USA) ; Réalisation : Tim Miller. Scénario : David Goyer, Justin Rhodes et Billy Ray. Avec : Arnold Schwarzenegger, Linda Hamilton, Mackenzie Davis, Natalia Reyes, Gabriel Luna et Diego Boneta. Chef opérateur : Ken Weng  Musique : Tom Holkenborg. Production : James Cameron et David Ellison. Format : 2,39:1. Durée : 129 minutes.

En salle le 23 octobre 2019.

A propos de l'auteur

Barbara Prose

Cinéphile de passion et journaliste de formation, Barbara nourrit un fétichisme assumé pour les nanars, les films noirs, néo-noirs, psychédéliques et post-apocalyptiques, Harrison Ford, Nicolas Cage, Vin Diesel, Ricardo Darin et Jim Carrey, le documentaire indépendant voire expérimental, les films romantiques en noir et blanc, les thrillers et les road-movies... Ne pas nourrir après minuit !

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