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Steve Bannon – Le Grand Manipulateur

Il est l’éminence grise derrière la vague brune qui déferle sur le monde. Le pape des populistes. Steve Bannon, longtemps caché dans l’ombre de Donald Trump (sa plus grande réussite), ne rechigne plus aujourd’hui à s’exposer en pleine lumière et se faire l’ambassadeur d’une certaine idée du monde. C’est donc tout naturellement qu’il a accepté d’être suivi par la caméra d’Alison Klayman pendant douze mois agités, des mid-terms américaines aux élections européennes. Si l’intérêt du sujet est incontestable, l’angle choisi soulève nombre de questionnements.

« The Great Manipulator ». Ainsi le très sérieux Time décrit-il Steve Bannon dès février 2017, lorsqu’il consacre sa couverture à celui qui était alors le chef stratégique de la Maison Blanche, le marionnettiste du président, le cerveau de Donald Trump. Bannon y apparaît sur fond noir, grave et profond comme le Penseur de Rodin. Sortant de sa mesure habituelle, l’hebdomadaire l’intronisait « deuxième homme le plus puissant de la planète ». Depuis, Bannon a été victime du tempérament de son poulain, viré en bons termes puis dénigré, toujours par tweets interposés. Pas de quoi le pousser à une retraite bien méritée ; l’ancien Gepetto de Washington se fait aujourd’hui Jiminy Cricket voyageur qui susurre ses stratégies aux oreilles populistes du monde entier.

Le style Bannon

Le style Bannon, c’est celui de la décontraction. Si les idées ne sont pas neuves, il leur applique une désinhibition totale qui vise à en désamorcer le caractère polémique. C’est à lui, en somme, que l’on doit cette stratégie diablement efficace qui consiste à s’afficher comme le porte-parole courageux de ce que tout le monde pense tout bas mais que les institutions (comprendre : les médias, les élites, les bobos) condamnent. Le documentaire le montre bien : dès les premières secondes, Steve Bannon nous gratifie du récit de sa visite à Auschwitz et de la fascination qu’a exercé sur lui ce témoignage historique de la rationalité et de l’efficacité allemandes. La narration est maîtrisée et l’on frôle le mur de la honte antisémite et révisionniste sans jamais le percuter. Sourire et traits d’humour. Dégaine rougeaude et ventripotente. Smoothie détox. Steve Bannon travaille un look de grand-père inoffensif susceptible d’anesthésier les esprits chagrins. Les déclarations polémiques, il les laisse à ses disciples et leur préfère l’ambiance complotiste de déjeuners entre hommes en costards. La caméra le regarde ainsi s’agiter aux quatre coins de l’Europe où il organise moult petites sauteries qui fleurent bon le nationalisme et le monoculturalisme. Ils sont venus ils sont tous là, les avatars de l’extrême-droite du continent : Marine Lepen, Nigel Farage (très motivé), Matteo Salvini pour citer les plus connus. Les noms de Viktor Orbán et Jair Bolsonaro sont également cités parmi les amis.

© Jabin Botsford/The Washington Post

D’où lui vient un tel carnet d’adresses ? Si l’on imagine sans mal que son rôle dans la victoire de Donald Trump lui a valu bien des amitiés, on aurait aimé en savoir plus sur le parcours qui l’a mené jusque-là. Par choix, la réalisatrice ne fait preuve d’aucune pédagogie. Elle pose sa caméra et filme son sujet avec naturel, sans remise en perspective ni explication. Le choix est regrettable, en ce qu’il prive le spectateur (non-états-unien, surtout) de nombreuses réponses ou clefs de lecture. Ainsi, jamais nous ne saisirons bien la sincérité de son engagement populiste. Certaines scènes font au contraire pencher Bannon du côté du simple opportunisme, comme lorsqu’un de ses assistants zélés profite d’un trajet en voiture dans Londres pour se lamenter sur la récente mixité culturelle qui grangrène selon lui les quartiers historiques. Le patron lance un regard furtif à sa vitre et clôt la discussion par quelques lieux communs (« Oui, on est à Beyrouth. ») lancés sans conviction, comme on chasse une mouche d’une main molle. Jamais son racisme n’a semblé aussi mécanique. Un os à ronger lancé à la caméra. Lorsqu’il entre dans une salle sous les acclamations, son amour de lui-même semble prendre le dessus sur n’importe quelle doctrine. Le spectateur voit donc ce qu’il veut ou peut en fonction de sa connaissance préalable du sujet. Dommage : le glissement du simple libéralisme aux extrêmes est un sujet trop grave, trop prégnant, pour se contenter de le constater sans chercher à en comprendre les rouages et motivations.

Le Grand Manipulateur

Plus dérangeant encore est le choix du cadre intimiste. Alison Klayman suit Bannon chez lui, dans sa voiture et ses chambres d’hôtels. Dans la plupart de ses rendez-vous, également, jusqu’à ce que l’ordre du jour devienne réellement sérieux, la caméra est alors priée de quitter la salle. C’est pourtant derrière cette porte fermée que se trouve le cœur du sujet du documentaire. Pire, l’on comprend alors avec stupeur que le piège s’est refermé sur la réalisatrice et sur nous. En rejetant la forme du portrait politique, en privilégiant celle du road movie intime, en donnant la parole à Steve Bannon sans lui opposer d’analyse, celle-ci a pris le risque de faire de son documentaire une tribune. C’est lui qui décide ce qu’il montre. « Pour ceux qui ne vous connaissent pas, vous êtes désarmant car charmant », entend-t-on dire un interlocuteur à Bannon. C’est vrai, c’est perturbant, et ça interroge sur le message (involontaire) porté par ce documentaire. Dans sa version originale, celui-ci s’intitule The Brink, soit le bord, la frontière, la limite avant le grand basculement. 

© DR

Une métaphore, mais aucun nom, comme si le sujet était le glissement inexorable du monde vers des régimes puants. La promesse est fausse, et le traducteur français la corrige comme il se doit, en mettant en exergue le nom de Bannon et en soulignant son coup d’état sur ce documentaire : Steve Bannon – Le Grand Manipulateur. Paradoxalement, le documentaire semble ici moins à même d’éclairer son sujet que ne pourrait le faire la fiction. On se prend à rêver qu’Adam McKay (réalisateur de The Big Short en 2015 et Vice en 2018) se penche un jour sur le sujet pour offrir à Steve Bannon le film qu’il mérite.

Steve Bannon – Le Grand Manipulateur (The Brink – 2019 – USA) ; Réalisation, scénario et image : Alison Klayman. Avec : Steve Bannon, Louis Aliot, Nigel Farage, Matteo Salvini. Musique : Ilan Isakov. Production : Alison Klayman, Marie Therese Guirgis. Format : 1,85:1. Durée : 91 minutes.

En salle le 25 septembre 2019. 

A propos de l'auteur

Caroline Veron

Diplômée en langues et rédactrice web, Caroline aime raconter des histoires et qu’on lui en raconte. Elle rêve d'une vie en musique façon comédie musicale avec claquettes et paillettes.

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