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Parasite

Aujourd’hui, quand des personnes attendent avec impatience un film, elles s’éloignent de leurs sites d’actualité habituels, et règlent le volume de leurs écouteurs de manière à ne plus entendre les échos des spoilers. Elles préfèrent ne pas savoir.

PARASITE n’est évidemment pas le type de film qui repose uniquement sur son twist final. Il reste en effet bien différent d’un film hollywoodien où les spectateurs vont être partagés entre la consternation et la colère lorsque quelqu’un va sortir de la salle de cinéma en criant « Bruce Willis est un fantôme ! ».

Malgré tout, je persiste à croire que n’importe quel cinéaste désire que son public puisse vivre pleinement les différents rebondissements de l’histoire, quelle que soit leur importance, et qu’il soit happé par toutes les émotions qu’ils génèrent.

Je vous demande donc de bien vouloir protéger les émotions des spectateurs :

Quand vous écrirez une critique du film, je vous prie de bien vouloir éviter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille aient commencé à travailler chez les Park, tout comme les bandes annonces s’en sont gardées. Ne rien révéler au-delà de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’équipe qui a rendu ce film possible, une véritable offrande.

Merci.

 

Bong Joon Ho

Parasite : être qui vit aux dépens d’un autre sans le détruire. Le terme fait penser à des bêtes hideuses, comme des poux par exemple, et l’on pourrait presque penser à un film de science-fiction, comme une suite de The Host (2006). Mais Parasite, de Bong Joon Ho, dépeint une situation des plus réalistes – une réalité monstrueuse.

Dans son nouveau film, primé au Festival de Cannes 2019 par la Palme d’Or, le réalisateur sud-coréen s’intéresse à la famille Ki-taek. Vivant dans un sous-sol, les quatre membres de la famille cherchent tous un travail. On devine des talents dans la famille, quelques médailles de sport pour la mère, un fils qui s’emballe pour des métaphores, une fille artiste devenue une faussaire experte, et un père déterminé qui ne se laisserait pas exterminer – même par des produits d’extermination pour insectes. Plus loin, dans les beaux quartiers, la famille Park, composée elle aussi de quatre membres, mais avec une dynamique différente. Là, le repos de la mère de famille laisse moins penser à un épuisement qu’à un ennui total. La rencontre de ces deux mondes est provoquée par la proposition d’un ami de Ki-woo, le fils des Ki-taek, de le remplacer en tant que professeur d’anglais pour la fille Park. Le chaos naitra petit à petit de cette rencontre jusqu’à provoquer un tourbillon de malheurs.

© The Jokers

Une comédie sans clowns

Ce n’est pas la première fois que le réalisateur s’attaque à des sujets sociaux. Mais cette fois, Parasite se penche sur le sujet d’une façon plus cynique que ses précédents films auraient pu le faire. Au point où l’on peut sortir du visionnage du film avec un arrière-goût persistant dans la bouche, comme si le film ne pouvait nous quitter, qu’il devenait notre parasite. Pourtant, le début laisse penser à une comédie. On s’amuse des manigances de la famille Ki-taek pour aider Ki-woo à devenir professeur d’anglais. On s’amuse de leur célébration après avoir trouvé un nouveau signal wi-fi. On s’amuse de cet homme qui vient pisser près de leurs fenêtres tous les soirs. Mais le film réussit à distordre cet enthousiasme, au point où l’on regrette presque d’avoir pu rire de ces situations. C’est là l’un des talents de Bong Joon Ho : il peut faire rire dans n’importe quelle situation, et retourner brusquement sans difficulté au drame. Ainsi, le film oscille d’un genre à l’autre, de l’humour à la tragédie. Le réalisateur décrit précisément cet effet en déclarant qu’il s’agit d’une « comédie sans clowns, d’une tragédie sans méchants ».

Cette balance fonctionne, et réussit à nous manipuler émotionnellement. On rit, on s’inquiète, on a peur ; nos émotions vont exactement là où le film souhaite nous emmener. Difficile de prédire les twists du film, on se laisse simplement guider par le réalisateur, qui réussit à dépeindre l’injustice de notre ordre social.

Avec son retour en Corée du Sud après Snowpiercer (2013) et Okja (2016), Bong Joon Ho réussit à capter un problème sociétal – ce qui explique peut-être les comparaisons de certains critiques avec le dernier Kore-Eda, Une affaire de famille (2018), lui aussi Palme d’or, malgré les différences majeures de style – ancré dans la société coréenne. Pourtant, cette inégalité, qui rendrait inimaginable la rencontre entre les deux familles dans la vie réelle, tient du capitalisme, système sévissant dans le monde entier. Ainsi, malgré des particularités coréennes, la situation du film parlera sans doute de façon quasi-universelle. Les familles comme les Ki-taek existent partout, tout comme les Park. Parasite réussit simplement à les réunir dans une issue insoutenable. Bien sûr, le scénario n’est pas le seul élément à mériter les dithyrambes. L’interprétation de Song Kang-ho, le père de la famille Ki-taek, était vantée depuis le Festival de Cannes – à juste titre. Aussi, si on se laisse porter émotionnellement par le film, c’est aussi grâce aux personnages. Ils paraissent réels, et on se retrouve rapidement à espérer pour eux.

© The Jokers

Dans la maison

L’un des personnages principaux du film ne saute pas aux yeux de prime abord, mais ne doit pas être oublié : la maison des Park. A première vue, elle parait grande, ouverte, avec de larges fenêtres donnant sur l’extérieur, mais les personnages se réunissent au final peu de fois dans les salles communes. Elle rappelle parfois la maison des Arpel dans Mon oncle (1958) de Jacques Tati : moderne, inconfortable, burlesque, et se refusant à ceux non issus du cercle social de la famille. Chaque détail est soigné, comme dans tout le film, que ce soit sur l’éclairage, le cadrage, ou même les costumes. Parasite parait contrôlé dans tous ses détails, tous ses recoins d’histoire et de décors, sans toutefois trop en faire. On ne remarque pas forcément que les couleurs des vêtements des Park s’accordent toujours avec leur maison, pour les fondre un peu plus dans leur lieu de vie, la maison surélevée des Park en opposition avec celle des Ki-taek sise au sous-sol, et les dialogues qui se répondent tout au long du film. Tout parait naturel, et pourtant si précis.  Mais il reste difficile de parler de ce film qui mériterait une analyse complète, scène par scène, lorsque l’on ne peut que révéler les premières vingt minutes. Mais quelle déception cela serait de ne pas vivre la manipulation de Bong Joon Ho ! Chacun mérite de découvrir l’histoire d’un œil nouveau, et de réfléchir à ce qui vient de se dérouler. Et il reste important d’y réfléchir et d’en parler avec mesure… Ou pas.

J’espère juste que mon film donnera matière à réfléchir aux spectateurs. C’est à la fois drôle, terrifiant et triste, et si cela peut pousser le public à en discuter autour d’un verre, je serais déjà comblé 

Bong Joon Ho

Lorsque l’on demande à Bong Joon-ho ce qu’il espère que les spectateurs retiendront du film, il répond « ». Réfléchir, apprécier le talent du réalisateur, satisfaire sa curiosité : tous les motifs sont bons pour se précipiter dans les salles obscures afin de découvrir la très méritée Palme d’or 2019. Ensuite ? Allez donc en discuter autour d’un verre. Avec de la chance, ces réflexions vous pousseront peut-être à votre tour à un désir de changement.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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