Sélectionner une page

Once Upon a Time… in Hollywood

Dix ans après Inglourious Basterds (2019), Quentin Tarantino montait à nouveau les marches du Palais des Festivals à Cannes en mai dernier pour présenter au public son neuvième opus, Once Upon a Time… in Hollywood. Cette chronique sur le Los Angeles de son enfance raconte les pérégrinations d’un acteur sur la touche, Rick Dalton, qu’incarne avec brio Leonardo DiCaprio, et de son cascadeur attitré, son ami Cliff Booth, campé par Brad Pitt, devenu son homme à tout faire depuis la fin de la décennie. Le réalisateur nous embarque plus de deux heures durant à bord d’une Cadillac DeVille pour un voyage chic, choc et pop au coeur du Hollywood des néons, des westerns et des films anti-nazi, mais aussi celui des hippies, d’une nouvelle génération sur le point d’éclore, incarnée ici par Sharon Tate (Margot Robbie) et son assassin, Charles Manson (Damon Herriman).

J’ai pensé que ce serait suffisamment intéressant et divertissant, le public est au courant des meurtres. Ça constitue une traction dramatique invisible.

Quentin Tarantino

Un paradis perdu 

Quentin Tarantino filme ici le monde du cinéma (hollywoodien), voire un ciné-monde pris dans ses dernières heures. Le réalisateur s’offre donc le luxe de dilater le temps pour redorer le blason d’une époque insouciante, ensoleillée et tout simplement innocente.  On commence dès la première heure par se délecter du duo que forment Brad Pitt et Leonardo DiCaprio dans la peau de véritables ringards, qui taquinent un peu trop la bouteille, prétextes à des séquences hilarantes certes, mais toutes aussi brillantes. Si Tarantino avait dégraissé son style jusqu’a l’os dans son précédent opus, Les Huit Salopards (2015),  voici qu’il parvient à trouver un très bon équilibre entre son style post-moderne qui avait fait sa gloire jusqu’à présent, et un cinéma plus sentimental, voire inquiet. Le cinéaste dépeint ainsi un paradis perdu qui contenait alors en germe une myriade de talents sur le point d’éclore sous la bannière du Nouvel Hollywood (de Palma, Coppola, Friedkin, Scorsese, Hopper…). Nous sommes en 1969. Hollywood, vieux cadavre à la renverse, croule sous le poids de monstrueuses productions pharaoniques.

Leonardi DiCaprio dans le rôle de Rick Dalton © Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH

C’est dans ce paysage que l’acteur Rick Dalton multiplie les apparitions dans des séries B et des séries télévisées tournées à la chaîne. Tarantino, lui, en profite pour multiplier les mises en abime en montrant des séquences de faux films de genre qu’il affectionne tendrement. Once Upon a Time se révèle ainsi avant tout comme une exploration de la puissance de l’image cinéma, prise dans une iconographie charnelle et stylisée, que met brillamment en lumière le chef opérateur désormais attitré de Tarantino, Robert Richardson. La tragédie annoncée, aujourd’hui largement répandue dans la culture populaire, sert ici de toile de fond, à savoir le mouvement hippie sur le déclin, une chute brutalement précipitée par les meurtres de la famille Manson. Tarantino filme donc une grande fin donc, de celles qu’on ne croise qu’une fois les lumières de la salle rallumées.  Ainsi du Flower Power, de Sharon Tate, du jeune homme noir assassiné par des Hell’s Angels au festival d’Altamont… Le cinéaste brosse le portrait d’un monde qui court inconsciemment. L’ironie dramatique ainsi suscitée semble contaminer à son tour Rick Dalton, dans un mouvement de l’extra vers l’intra diégétique. L’acteur se sent inutile, oublié, ringard, ce que ne peut nier son acolyte quasi mutique. Reste à ces deux personnages la seule possibilité de se faire du cinéma, à savoir jouer des has been dans un mouvement réflexif équivoque. Qui donc en effet imagine Pitt et DiCaprio sur la touche aujourd’hui ?  L’impression de regarder une vérité alternative, une vie parallèle. Le film de Tarantino excède alors le simple cadre du divertissement pour atteindre une pleine dimension visionnaire. La date fatidique du 9 août 1969 devient donc prophétique au terme d’une temporalité que le cinéaste étire à l’excès jusqu’à un final… Flamboyant. Ce dernier n’offre alors pas, et pour notre plus grand plaisir, un film de vengeance, mais plutôt de revanche. L’élasticité temporelle que lui offre sa mise en scène relativement linéaire offre de savoureux temps de vivre à ses personnages qu’on suit dans leur quotidien où il n’est pas rare de croiser des hippies fouiller dans une poubelle ou faire du stop, quand ça n’est pas Manson en personne qui apparaît furtivement. 

Leonardi DiCapri (Rick Dalton) et Brad Pitt (Cliff Booth) © Andrew Cooper/Sony

UNE LEÇON DE CINÉMA

Tarantino, cinéphile au savoir encyclopédique, n’a jamais caché ses influences. Mieux : il les revendique, allant même à endosser le beau rôle du pédagogue pour la chaîne OCS à laquelle il a confié une liste de films à voir avant le sien. Grand cinéphile, certes, mais aussi grand mélomane ! Quentin Tarantino propose comme à son habitude une compilation de morceaux tirés de sa discothèque personnelle, depuis Deep Purple, Simon & Garfunkel, Paul Revere &The Raiders, The Bob Seger System, Buffy Sainte-Marie, The Buchanan Brothers jusqu’au compositeur français Maurice Jarre avec un titre issu du film The Life and Times of Judge Roy Bean (John Huston, 1972). Le cinéaste pioche aussi tous azimuts, mais judicieusement chez Robert (Altman) mais aussi chez Sergio (Leone et Corbucci).  

L’ambiance et les décors du film sont inspirés par ce que j’ai vécu, l’histoire non. On est dans le Los Angeles et sur le Hollywood Boulevard de mes 6 ans. Et si on entend la radio KG tout au long du film, c’est parce qu’on l’écoutait tout le temps, je m’en souviens parfaitement. J’aimais tout : les animateurs, les pubs qui ressemblaient aux flashs info, j’ai tout en mémoire, les programmes télé, les arrêts de bus… Je recrée donc dans le film le petit monde de mon enfance, voilà pourquoi il y a de la nostalgie.

Quentin Tarantino

Cette énième déclaration d’amour au cinéma essuie pourtant depuis sa projection à Cannes quelques critiques peu flatteuses qualifiant le film d’une obscénité infecte au sujet du traitement réservé au personnage de Sharon Tate. Tarantino ne semble pourtant pas cacher ses intentions, à commencer par le titre de son avant-dernier opus, Once Upon a Time… In Hollywood. Il était une fois… à Hollywood… Le cinéaste peut donc se payer le luxe de remettre les « méchants » à leur place dans un ciné-monde placé sous le signe de la féérie. Son film entend au contraire faire justice à la cruauté d’un monde qui a mis à bas une beauté que ne conservent aujourd’hui des rubans de celluloïd. Tarantino, lui, use de ses talents de conteur pour créer une ligne temporelle parallèle à partir d’un passé qu’il accorde à ses désirs cinéphiles. Affirmons-le : Once Upon a Time possède l’envergure d’un écrin, et non d’un cercueil. Son réalisateur ramène des personnes à la vie pour les laisser danser une dernière fois avec tendresse, humour et mélancolie. Cette tonalité nouvelle lui sied d’ailleurs plutôt bien, mentionnons-le au passage.

J’ai voulu utiliser Once Upon a Time pour suggérer l’idée du conte de fées et de fable. Et c’est quelque chose qu’on ne peut réellement comprendre qu’à la fin du film.

Quentin Tarantino

Certes, Tarantino dépeint une époque qu’il n’a pas réellement connu en racontant un événement traumatique (et c’est sans doute ce qui l’autorise, à juste titre ou pas, à enfreindre les lois naturelles de l’histoire). Car, comme l’affirmait Godard dans son Film Socialisme (2010), quand la loi n’est pas juste, la justice passe avant la loi. Tarantino, lui, a retenu la leçon. On repense ainsi à une scène particulièrement tendre et émouvante où Sharon Tate va voir au cinéma un film dans lequel elle joue aux côtés de Dean Martin, Matt Helm règle son comte (Phil Karlson, 1968). L’effet de miroir troublant ainsi suggéré, l’actrice Margot Robbie faisant face à la véritable Sharon Tate, renvoie bel et bien à la dimension mémorielle voulue par un Tarantino qui compose ici une oeuvre élégiaque et mélancolique. Le cinéaste devrait d’ici là nous offrir une version alternative de son film, plus longue et plus dense, en la proposant sous forme d’une mini-série de 4h sur Netflix, incluant de nombreuses scènes coupées, ce qui permettra notamment de découvrir à l’écran le personnage incarnée par Tim Roth, absent du montage final au cinéma.

Margot Robbie dans le rôle de Sharon Tate © Columbia Pictures/photos

A propos de l'auteur

Anaïs Bagnol

Amoureuse de cinéma et d'art en général, de religion kubrickienne, Anaïs adore écrire sur le cinéma et se rêve réalisatrice de film de genre. Elle aime peut être autant le White Russian que le Dude.

Rechercher

Le Rétroscope

En DVD

Suivez-nous sur Twitter