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Midway

Après avoir essuyé un sacré revers au box-office en 2016 avec la suite donnée à son blockbuster Independance Day, Roland Emmerich nous revient sur le devant de la scène cette fois-ci avec un film de guerre, Midway, énième reconstitution de la célèbre bataille navale du même nom, déterminante dans la victoire américaine au terme de la Seconde Guerre Mondiale. Pour le réalisateur allemand, ce nouvel opus catastrophique à bien des égards (et pourtant le cinéaste est un habitué du genre) constitue surtout l’occasion de déclarer sa flamme au pays du Coca-Cola et des Ray-Ban sur le mode patriotique. Magré les moyens mis à sa disposition et une sincérité manifeste, Emmerich délivre un film de guerre des plus ringards dans une démonstration peu probante teintée de comique involontaire et de clichés bien ricains.

Midway au cinéma, c’est d’abord un documentaire de 18 minutes, The Battle of Midway (John Ford, 1942) filmé par le réalisateur lui-même, et enfin récompensé par l’Oscar du meilleur film la même année. Quelques temps plus tard, la bataille fera les choux gras du cinéma hollywoodien avec la fiction réalisée par Jack Smight en 1976 mettant en scène une pléiade d’acteurs parmi lesquels Charlton Heston ou encore Henry Fonda sur une musique de… John Williams ! Retour en 2019. C’est désormais à Roland Emmerich que s’en remettent les studios pour filmer la bataille avec les gros moyens (du bord). Universal Soldier (1992), Stargate (1994), Independance Day (1996), The Patriot (2000), 2012 (2009)… Depuis plus de vingt ans, Roland Emmerich aligne à un rythme effréné les blockbusters au succès dont la monstruosité ne se mesure qu’à l’aune de leur mauvaise réputation. Les critiques désastreuses et les moqueries répétées dans la presse depuis des années ne constituent pas pour autant un frein à leur popularité quasi systématique de la part d’une certaine partie du public qui adule même le cinéaste.

Je ne sais vraiment ce que je leur ai fait, je ne sais pas pourquoi ils n’aiment pas mes films. Il y a quelques rares exceptions de critiques intelligents qui aiment mes films mais la majorité, les critiques normaux, les détestent. 

Roland Emmerich

LE PATRIOTE

Le phénoménal succès d’Independence Day produit par la 20th Century Fox donne dès 1996 à Roland Emmerich un pouvoir rare au sein d’une industrie qui ferme souvent la porte aux artistes étrangers. C’est d’ailleurs un film de science-fiction, Le Principe de l’arche de Noé, réalisé en 1984, qui lui ouvre la porte des États-Unis. Le cinéaste n’aura de cesse de le lui rendre bien par des remerciements chaleureux disséminés dans une filmographie pro-américaine-républicaine dont on ne retiendra qu’un condensé de bêtises niaiseuses. Cette propagande patriotique ne cesse de nous étonner quand on sait que notre homme se déclare ouvertement démocrate. Loin de lui donc toute intention de lavage de cerveau à destination du spectateur américain moyen… De même, on appréciait jusqu’à présent son humour décalé mais aussi son second degré qui infuse dans des œuvres aussi divertissantes que jouissives, tapissées d’effets spéciaux à gogo. Malheureusement pour nous, Emmerich choisit de jouer la carte du premier degré avec Midway, sans doute parce qu’on ne plaisante pas avec la grande histoire au pays de l’Oncle Sam où l’on pourra découvrir le film deux jours après sa sortie en France, histoire de « coller » au mieux avec la date anniversaire. Ce nouvel opus permet surtout au cinéaste de réaliser une œuvre patriotique là où des films dans la même veine tels La Ligne rouge (Terrence Malick, 1998), Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998), voire plus récemment Fury (David Ayer, 2014), parvenaient à éviter avec plus ou moins de justesse l’écueil du sentimentalisme et ses relents ostensiblement chauvins. Emmerich fonce au contraire droit dans le mur, tête baissée, quitte à verser dans le ridicule.

Le budget bien « maigre » accordé à la production de Midway (70 millions de dollars) comparé à ses films précédents (celui d’Independance Day 2 s’élevait à 165 millions de dollars) aurait pu donner l’occasion à Roland Emmerich de relever un véritable défi dans une « économie » de moyens potentiellement bénéfique à sa direction artistique, voire tout simplement à son scénario. Que nenni ! Le long-métrage, soutenu par le gouvernement américain, bénéficiera au contraire d’une attention toute particulière de la part des historiens pour reconstituer avec minutie les événements. Le chef décorateur, Kirk M. Petruccelli, ira ainsi jusqu’à visiter les archives de la marine et les archives nationales à Washington pour enrichir ses sources, notamment en matière de données cartographiques, de modélisation et d’iconographie. Le chef-costumier Mario Davignon, quant à lui, s’inspirera de photographies d’époque et travaillera en étroite collaboration avec Harlan Glenn, historien spécialisé sur l’armée et ses uniformes. Côté distribution enfin, Emmerich s’entoure d’une pléiade d’acteurs de renom : Woody Harrelson, Mandy Moore, Patrick Wilson Ed Skrein, Aaron Eckhart, Nick Jonas, Tadanobu Asano, Dennis Quaid… Bref, inutile de faire la fine bouche !

© Lionsgate

On a construit des répliques des avions. On ne pouvait pas en utiliser des vrais. Ils sont beaucoup trop lourds. Sachant qu’on devait souvent les déplacer, c’était inconcevable. Puis parallèlement, il y a eu de gros progrès en matière d’effets spéciaux. Pour nous, le plus important était que cela soit réaliste, qu’on y croit vraiment. De nos jours, certains films de super-héros ne s’embarrassent pas de savoir si les effets visuels sont réalistes.

Roland Emmerich

UNE PROPAGANDE DE PACOTILLE

Le film s’ouvre sur l’attaque de Pearl Harbor qui non seulement sabotera pour longtemps le moral de la société américaine mais surtout provoquera l’entrée en guerre des États-Unis contre les vilains japonais. L’amiral Nimitz (Woody Harrelson), à la tête de la flotte américaine, considère la bataille de Midway comme l’ultime chance de renverser l’armée nipponne. Une course contre la montre s’engage alors pour Edwin Layton (Patrick Wilson), le rear admiral en charge de décoder les messages secrets de la flotte ennemie afin d’aider les pilotes de l’aviation américaine dans la plus grande offensive jamais menée pendant ce conflit. Notons tout d’abord que les films patriotiques américains suivent généralement deux voies pour glorifier leur drapeau, soit en empruntant celle du bon gros blockbuster décérébré, soit en lui préférant le « propagandisme » de pacotille. A ce titre donc, la bataille de Midway donnera naissance à de nombreux longs-métrages qui souligneront l’héroïsme des combattants à terre, en mer et dans les airs. Roland Emmerich, de son côté, réalise son film dans une Amérique républicaine gouvernée par un Donald Trump égocentrique adepte de la surenchère. Son Midway, imprégné de l’air du temps, pourrait presque faire passer la filmographie de Michael Bay pour un acte subversif, voire de la traitrise à l’encontre de la nation. Et en effet, le patriotisme qui infuse dans ce nouveau film de guerre souffre d’une subjectivité puante à l’égard de faits historiques avérés, un paradoxe quand on connaît ses conditions de production !

© Lionsgate

© Lionsgate

La bataille de Midway a fait des milliers de morts (américains et japonais confondus). Le film qu’Emmerich en tire va constamment appuyer là où ça fait mal (dans tous les sens du terme) jusqu’à l’écœurement le plus total. Sur le terrain, le cinéaste se complait dans la mise en scène de situations grotesques et de soldats gonflés à l’héroïsme bravache que soulignent grossièrement des dialogues éculés dignes de la plus mauvaise parodie du genre. On apprendra par exemple au cours de ces quelques longues cent quarante douloureuses minutes que les femmes restées sur le sol américain sans leurs maris passaient le temps comme elles le pouvaient, parfois en s’entraidant à l’occasion (à noter le plaisir de retrouver Mandy Moore malgré sa présence limitée à l’écran). Midway, le film,restera dans les mémoires des spectateurs comme une sacrée farce qui souffre de se prendre beaucoup trop au sérieux. Les effusions incessantes de sang et de balles à tout va finissent ironiquement par nous lasser d’une violence réitérée jusqu’à l’écœurement… Un comble pour un film de guerre ! Et si le cinéaste multiplie à l’envi les scènes de batailles, une bonne moitié du film s’avère illisible et peu attrayante, phagocytant le métrage jusqu’à en oublier de se concentrer sur ses protagonistes parmi un petit lot de séquences plus « signifiantes ». Hélas, le mal est déjà fait : les profils de nos militaires à peine esquissés (certes, à l’exception de celui de Patrick Wilson qui bénéficie d’un léger traitement de faveur sur le papier) ne parviennent guère à s’imposer à l’écran. A ce titre, accordons une mention spéciale à l’acteur Luke Evans, aperçu dans The Hobbit: The Desolation of Smaug (Peter Jackson, 2013), un bien piètre comédien auquel on recommandera de se concentrer sur sa carrière de chanteur… Que dire enfin de la musique composée par Harald Kloser et Thomas Wanker (mais où est donc passé David Arnold, ancien collaborateur de Roland Emmerich ?!) sinon qu’elle achève de surligner à outrance ces effets militaro-patriotiques ?

Midway restera probablement à la postérité comme l’un des films de guerre le plus insignifiant de l’histoire du cinéma, échouant principalement sur deux tableaux majeurs : un scénario bien trop brouillon et maladroit pour convaincre ainsi qu’une mise en scène pantouflarde qui nous rappelle les plus mauvais films des années 90. Cette nouvelle œuvre de Roland Emmerich finit par esquisser une véritable mise en abyme au cœur de son sujet, un drame, à son image donc. Moonfall, dont la sortie est prévue pour 2021, marquera un retour du cinéaste sur son terrain de prédilection, avec une histoire de collision spectaculaire entre la Terre et la Lune. Ne reste plus qu’à espérer que le réalisateur tire cette fois la bonne carte, à savoir celle du second degré. Car oui, au fond de nous, on l’aime bien notre Roland !

© Lionsgate

Midway  (2019 – USA et Chine) ; Réalisation : Roland Emmerich. Scénario : Wes Tooke. Avec : Woody Harrelson, Mandy Moore, Patrick Wilson Ed Skrein, Aaron Eckhart, Nick Jonas, Tadanobu Asano et Dennis Quaid. Chef opérateur : Robby Baumgartner. Musique : Harald Kloser et Thomas Wanker. Production : Roland Emmerich, Mark Gordon et Harald Kloser. Format : 2,39:1. Durée : 138 minutes.

En salle le 6 novembre 2019.

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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