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Matthias et Maxime

Xavier Dolan, couronné du Grand Prix  du Festival de Cannes en 2016 pour Juste la fin du monde, revient cette année après Ma vie avec John F. Donovan injustement boudé par le public, avec un nouveau film tourné dans son pays d’origine, Matthias & Maxime. Le cinéaste explore à nouveau (et une fois de trop) ses thèmes de prédilection : sa mère et son homosexualité, tropismes dolaniens tous deux immortalisés à l’écran dans la ville de Montréal.

Rien n’a changé. Je suis la même personne qu’il y a dix ans : celle qui termine un film, en écrit un autre, en tourne un suivant, et veut garder un rythme de création très intense.

Xavier Dolan

L’homme pressé

Xavier Dolan est un homme pressé, hanté par ses démons malgré une démarche apparente plutôt décontractée, avec sa belle gueule qui lui donne presque un air amusant (voire amusé), bien dans ses baskets, etc. L’artiste pluriel surfe sur la mode à sa manière, fasciné par l’époque de son enfance (les années 90), sur les rapports difficiles avec sa mère et sur ses tendances sexuelles, assumées ou non, qui ne cessent décidément pas de le turlupiner. Après J’ai tué ma mère (2009), Les amours imaginaires (2010), Laurence Anyways (2012), Juste la fin du monde (2016), nous pensions réellement que « l’adulescent » Dolan avait enfin pansé ses plaies au tournant de la trentaine afin de revenir pour de bon de son fâcheux penchant pour les amours torturées… Et tortueuses ! L’expérience plutôt inconfortable vécue avec le très hollywoodien John F. Donovan tant auprès de la critique que des spectateurs aurait certainement dû l’aiguiller dans une toute autre direction, Dolan mettant un terme à son (bien trop long) cycle d’exploration de ses névroses et obsessions. CQFD. Le cinéaste en remet pourtant une couche dans le registre et nous sert dans une gamelle déjà bien remplie un énième drame qui reprend tous ses thèmes de prédilection. L’éternel rapport à l’homosexualité donc, mais aussi et surtout ici la relation avec la mère, certes élément secondaire de l’histoire, mais incontournable pour expliquer le lien fort qui unit Matthias à Maxime d’après une trame scénaristique relativement simple. Deux amis d’enfance s’embrassent pour les besoins d’un court-métrage. Cet épisode apparemment anodin, voire anecdotique, va perturber leur relation jusqu’à les faire douter de leurs sentiments réciproques, une latence sentimentale qui bouleversera même leur espace social.  

Bien entendu, Xavier Dolan, excellent faiseur d’images, va mettre tout son savoir-faire et son talent pour rendre le film intrigant. En effet, le jeune québécois démultiplie une fois encore ses casquettes, d’acteur à réalisateur, en passant par le scénario, le montage et la production. L’homme est un perfectionniste et un touche-à-tout, à l’exception de la musique dont il laisse ici le soin à Jean-Michel Blais, compositeur québécois qui signe une bande-originale intimiste en écho à l’atmosphère lourde parfaitement portée à l’image par Dolan. L’agitation constante des personnages en mouvement crée au contraire un malaise avec l’environnement musical presque paradoxalement sourd. Ainsi dès les premières images, Maxime et Matthias sont présentés comme des « super potes », tous deux liés par des drames familiaux, fragilisés psychologiquement donc, et contraints par habitude dans l’écriture de Dolan à s’emprisonner à leur insu dans un jeu aussi dangereux que malsain.

© Shayne Laverdière

C’est décevant de le dire, mais on crée parfois beaucoup dans la souffrance. Ce n’est même pas prétentieux de le dire, c’est juste la réalité. 

Xavier Dolan

Secrets et mensonges

Cette relation plutôt bien amenée et bien écrite constitue en quelque sorte tout l’intérêt du film. Son ambiguïté suscite autant d’interrogations que d’interprétations possibles (homosexualité ou sexualité refoulée, perte de repères en réaction aux drames familiaux, mensonges, faux-semblants, pardon…). Dolan reste étrangement assez vague sur les conséquences futures de leurs actes, laissant le spectateur en proie à des interrogations face à l’exercice de la violence psychologique à l’œuvre dans son film. Malheureusement, l’ensemble pèche par cet excès de non-dits étouffant toute émotion par trop d’interrogations, sans compter une fin discutable qui laisse présager une forme d’optimisme à la lourde situation mise en scène deux heures durant de façon presque programmatique, osons le dire. Le casting se révèle en revanche très convaincant. Xavier Dolan revient devant la caméra après Tom à la ferme (2014) sans s’approprier tous les plans de son film comme il en avait l’habitude jusqu’à présent. Cette bonne résolution laisse ainsi une place de choix à son partenaire à l’écran, Gabriel D’Almeida Freitas, un jeune québécois notamment connu pour ses apparitions à la télévision, mais également dans de nombreuses web-séries. L’interprète de Matthias dégage une vraie intensité par sa présence physique, pour ne pas dire cinégénique, que Dolan sublime à la caméra. Le cinéaste s’adjoint par ailleurs à nouveau les services de la sublime Anne Dorval, dans le rôle de sa mère, génialement vampirique. Xavier Dolan par son génie quasi irritant, avouons-le, parvient bel et bien à nous faire croire à son histoire d’amour. Malheureusement, sa fâcheuse tendance à la répétition et à la complaisance envers ses souffrances intimes dans un genre qu’il a lui-même usé jusqu’à la corde ( !) ne manque pas de faire basculer ce nouveau cru dans le gouffre de l’ennui, laissant le spectateur frustré avec le regret de pas pouvoir rester accroché à son siège, le cœur battant la chamade et les larmes coulant chaudement sur ses joues. 

© Shayne Laverdière

On me reproche d’aborder toujours les mêmes thèmes. Pourtant, il ne s’agit pas forcément d’une variation sur ma mère, même si elle demeure une source d’inspiration constante à travers ses expressions, ses regards, ses gestes… 

Xavier Dolan

On veut bien le croire, certes. Mais Matthias & Maxime restera sans doute le film de trop… Sur le sujet.

Matthias et Maxime  (2019 – Canada) ; Réalisation et scénario : Xavier Dolan. Avec : Gabriel D’Almeida Freitas, Xavier Dolan, Pier-Luc Funk et Anne Dorval. Chef opérateur : André Turpin. Musique : Jean-Michel Blais. Production : Nancy Grant et Xavier Dolan. Format : 1,85:1. Durée : 119 minutes.

 En salle le 16 octobre 2019.

Copyright photo de couverture : Shayne Laverdière

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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