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Little Monsters

Après The dead don’t die (Jim Jarmusch, 2019), les créatures mort-vivantes avides de chair fraîche reviennent hanter nos écrans (uniquement dans les CGR et sur les plateformes VOD en France) dans Little Monsters (Abe Forsythe, 2019), un film décalé bardé de zombies accessoires. Ce film australien s’intéresse à un personnage de musicien raté, Dave (Alexander England), tout juste largué par sa copine de longue date, qui dévore des yeux l’institutrice de son petit cousin, Miss Caroline (Lupita Nyong’o).

Pour les beaux yeux de sa belle, Dave se propose comme chaperon pour la sortie scolaire de la classe. Mais Pleasant Valley se révèle être son enfer personnel – des enfants, le présentateur Teddy Mcgiggle (Josh Gad), qui est autant adoré des enfants que de Miss Caroline, et des zombies lâchés dans la nature suite à des expériences militaire ratées. Pour survivre, et parvenir à conquérir la jeune femme, Dave fera son possible pour sauver la classe. Si les zombies ne figurent qu’en troisième place dans la liste des soucis de Dave, c’est bien parce qu’ils n’occupent pas une place centrale dans le film. Ils arrivent d’ailleurs plutôt tardivement, et leur attitude ne correspond pas tant à celles auxquelles le cinéma de genre nous avait habitué. A dire vrai, le ukulélé de Miss Caroline occupe probablement une place plus importante que les monstres…

Taylor Swift chez les zombies

Dave étant membre d’un groupe de heavy metal, on comprend la place majeure de la musique dans le film. Mais il reste tout de même difficile d’accepter la présence du titre Shake it off de Taylor Swift au coeur de la bande originale. Les chansons, ou plus exactement les comptines, sont omniprésentes durant le film. A chaque mot grossier, les enfants entament leur chansonnette – et les personnages n’y vont pas de main morte avec le langage grossier. De plus, la guitare électrique de Dave ne survit pas à l’attaque sanglante, contrairement au ukulélé de Miss Caroline. On peut y voir l’évolution du personnage principal, qui gagne en douceur en changeant d’instrument, mais aucun doute que certains spectateurs se lasseront rapidement des chants d’enfants. Pourtant les musiques font sens durant tout le film. L’horrible chanson que joue Dave devant la classe dans le car permet d’exposer ses problèmes émotionnels liés à l’abandon de son père. Il ne s’agit pas d’un choix subtil, mais cela présente au moins l’intérêt de faire « passer le message ». Aussi, l’acceptation de Shake it off par Dave permet de confirmer son évolution. Les comptines naïves que les zombies suivent docilement engagent quant à elles à une réflexion sur la violence et l’innocence. On ne peut pourtant s’empêcher de déchanter à mesure que nous poursuivons notre chemin aux côtés des protagonistes de Little Monsters… Le réalisateur comptait énormément sur Shake It off, qu’il découvrit lors d’une réunion à l’école de son fils. Mais la chanson apparait au moins trois fois dans le film, et même sans aucun a priori négatif à son propos, la répétition épuise. Enfin, la bande sonore n’a rien d’innovant, et ne permet pas d’investissement émotionnel en raison de l’utilisation abusive de compositions « comiques ».

La chanson est sortie l’année où ma vie a radicalement changé après avoir fait 12 Years a Slave. Bien que cette période ait été très positive, mais aussi extrême et stressante. J’étais submergée. Mon meilleur ami est venu me rendre exactement ce que j’avais besoin de faire, m’en débarrasser. Nous nous sommes levés et avons dansé et c’est devenu « ma chanson ». Quand j’ai vu le rôle que cela jouait dans le scénario, j’ai pensé :  » Abe comprend le pouvoir de la chanson de Taylor Swift « .

Lupita Nyong'o

© CGR/Originals Factory

Un humour trash

Little Monsters ne se pose pas seulement en tant que film de zombies, mais plutôt comme une « zombie comédie ». L’aspect humoristique prend donc le pas sur les créatures. Le trash – l’humour des personnages et l’aspect des créatures – parvient à réunir les deux genres. Pour la productrice, Jodi Matterson, « Quand vous regardez son œuvre [Abe Forsythe], il a la capacité de passer de la comédie à l’humour, au pathos et à la violence ». Au début du film, Dave apparait comme un personnage égocentrique sans aucune empathie. Il n’hésite pas à frapper un enfant, à utiliser son neveu pour draguer, et à insulter tout ce qui bouge – son ex ou un enfant handicapé entre autres. Ce type d’humour plutôt politiquement incorrect risque ne pas toucher l’intégralité des spectateurs… On peut cependant trouver quelques qualités à l’absurde de certaines scènes, surtout à travers le personnage de Teddy Mcgiggle. Le film semble receler quelques éclairs d’intelligence en jouant avec cette oscillation entre innocence et humour noir. Le thème de la violence reste au premier plan avec les zombies, mais apparait parfois une réflexion sur l’effet des images violentes sur les enfants, en évoquant les jeux vidéo, mais surtout la guerre. Bien que le film se revendique comme une comédie absurde et gore, on peut ressentir le malaise autour des jeunes contraints de naviguer dans ce monde abject.  On en souhaiterait presque plus, mais la réflexion du film reste trop évidente, le scénario trop simple, et les personnages trop clichés. Les spectateurs sont en droit d’attendre plus des œuvres cinématographiques qu’ils dévorent constamment, même des plus simples. Cependant, il est difficile d’en vouloir à Little Monsters qui ne se revendiquait pas comme un film prêt à révolutionner le genre de fond en comble… Ou presque, à en croire sa productrice.

Je n’avais jamais rien entendu de tel auparavant. L’idée de mettre une classe de maternelle au milieu d’une apocalypse remplie de zombies était irrésistible. C’était si frais et original, j’ai été tout de suite excitée par le projet.

Jodi Matterson

© CGR/Originals Factory

des incohérences scénaristiques

A propos des monstres, on partage difficilement l’inquiétude des personnages. Le film nous cache la violence physique des zombies, en ne filmant pas leur décapitation, ou en cadrant en plan large les bestioles en plein repas. En sus de leur apparence, leur comportement n’arrive pas à inquiéter. En effet, il ne semble pas homogène : les militaires les considèrent comme lents, mais le sont-ils vraiment ? Lorsque les zombies suivent le groupe dans leur tracteur, ils gardent une distance contrôlée. Ils se suivent, bien en rangs – probablement pour rappeler les enfants, et évoquer l’innocence de ces créatures – et cette symétrie choque, car on ne lui trouve aucun sens. D’ordinaire, les zombies ne semblent pas si organisés que ça depuis Romero… Et ceux-là encore moins, puisqu’ils changent d’attitude au fur et à mesure de l’avancée du film. Au cinéma, les zombies agissent généralement en horde – faisant ainsi opposition aux humains désorganisés dans ces situations dangereuses. Ceux de Little Monsters évoluent surtout en fonction des besoins scénaristiques. Si le fait qu’ils attaquent en horde met en danger la vie des personnages, alors les zombies vont se disperser. Par contre, ils restent bien organisés lorsqu’ils ne représentant pas une menace. Ces choix scénaristiques douteux se retrouvent aussi dans un deus ex machina profitant au neveu lorsqu’il va caresser une chèvre. Habillé en Dark Vador, il « utilise » ses pouvoirs pour fermer une porte qui le protège des zombies qui approchent. Comment cette porte s’est-elle fermée ? Comment va-t-il réussir à s’enfuir pour rejoindre le tracteur si les zombies l’encerclent ? Comment parvient-il à faire fonctionner le tracteur avec de si petites jambes ? Tant de questions sans réponse, qui ne permettent pas au spectateur d’adhérer à l’histoire. De nombreux moments qui pourraient être intéressants dramatiquement se déroulent donc en hors champ. Le plus parlant est sûrement le retour de Miss Caroline lors de la crise allergique du neveu.

Un plan large nous présente un paysage infesté de zombies qui affluent vers Miss Caroline, puis retour sur les enfants et le neveu, qui semblent sur le point de mourir. Miss Caroline apparait – ensanglantée mais vivante. La vitesse du montage rend cette séquence improbable. Si cette maîtresse était une massacreuse de zombies incroyable, ne devrait-elle pas utiliser ses talents pour sauver sa classe ? Ces choix semblent difficiles à assumer, puisqu’ils prouvent l’absence totale de plausibilité du film – des zombies, certes, mais avec un minimum de logique scénaristique s’il vous plait, monsieur Forsythe ! Ce film semble être une sorte d’énigme. Est-ce un film de zombies ? Est-il réellement drôle ? Les droits pour Shake it off ont-il absorbé la majorité du budget ? Il existe probablement un public pour Little Monsters – ceux qui apprécient autant les zombies que les comptines pour enfants. Mais ce public est sûrement assez restreint. Peut-être que l’absurde vous charmera, et si l’humour méchant et trash vous plait, Little Monsters sera à votre goût. Pour les autres, peut-être vaudrait-il mieux attendre Retour à Zombieland (Ruben Fleischer, 2019).

© CGR/Originals Factory

Little Monsters  (2019 – USA, Australie et Royaume-Uni) ; Réalisation et scénario : Abe Forsythe. Avec : Lupita Nyong’o, Alexander England, Kat Stewart, Diesel La Torraca et Josh Gad. Chef opérateur : Lachlan Milne. Musique : Piers Burbrook de Vere. Production : Jodi Matterson, Bruna Papandrea, Steve Hutensky, Keith et Jessia Calder. Format : 2,39:1. Durée : 94 minutes.

En VOD le 31 octobre 2019.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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