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Le Mans 66

Ford v Ferrari. Le titre original du nouveau film de James Mangold charrie avec lui un parfum suranné d’épopée victorieuse sur fond d’affrontement titanesque. Et pour cause, il ne s’agit rien de moins pour le metteur en scène que de nous raconter la lutte sans merci entre deux écuries automobiles légendaires, opposant par-delà les enjeux d’une course de renommée mondiale (les 24h du Mans) des styles et des cultures diamétralement opposés. Ces tensions à l’œuvre se cristallisent au travers d’une série de portraits brillamment esquissés sans verser dans la moindre tentation psychologisante. Le cinéaste franchit la ligne d’arrivée avec élégance grâce à sa mise en scène parfaitement maîtrisée, mais surtout grâce à ses deux têtes d’affiche, Matt Damon et Christian Bale, dont les interprétations époustouflantes ne manqueront certainement pas de retenir l’attention lors de la prochaine cérémonie des Oscars…

Vitesse et gloire

Le Mans 66 s’inspire vaguement du livre Go Like Hell: Ford, Ferrari and their Battle for Speed and Glory at Le Mans écrit par A.J. Baime il y a une dizaine d’années. Trois cents pages durant, on y suit la mutation de la Ford Motor Company au tournant des années 60 sous l’impulsion de son président-directeur général, le « jeune » Henry Ford II, héritier d’un vaste empire automobile sur le déclin. Qu’il semble alors loin le rêve du grand-père  et son ambition de construire « une voiture automobile pour le plus grand nombre » avec sa  célèbre Tin Lizzie (la Ford T) ! Les routes américaines appartiennent désormais à la jeune génération, les baby-boomers amateurs de courses et de vitesse, de ceux qu’on peut notamment croiser à l’écran dans la bourgade fantasmée par George Lucas dans American Graffiti (1973). Il faut dire que les questions de sécurité ne préoccupent encore guère les constructeurs automobiles. Aussi l’ennemi juré de Ford, Enzo Ferrari, il Commendatore, n’hésitera-t-il pas à envoyer ses pilotes vers une mort certaine à bord de ses bolides révolutionnaires taillés pour la course.

Tracy Letts dans le rôle de Henry Ford II © Merrick Morton

Du côté de Détroit donc, Junior (Tracy Letts) compense son manque d’expérience en s’entourant d’une équipe de choc, et notamment en s’arrogeant les services d’un certain Lee Iaccoca (incarné par Jon Bernthal dans le film de Mangold), vice-président de la Ford Motor Company dont il va sérieusement re-dynamiser l’image auprès d’un jeune public biberonné à La Fureur de vivre (Nicholas Ray, 1956). Son idée ? Dégraisser le mammouth, à savoir les encombrants modèles lourdauds produits à la chaîne depuis bientôt un demi-siècle. Place désormais à l’insolence et au sport avec la Ford Mustang ! Ce petit coupé racé deviendra l’emblème de la firme pour un bon bout de temps, notamment grâce à l’une de ses déclinaisons, la Ford GT40 – comprenez Grand Tourisme, une catégorie spécialement conçue pour avaler du bitume à très haute vitesse sur de longues distances – dont le scénario co-écrit par les frères Butterworth nous raconte la douloureuse gestation. La compagnie automobile américaine cherche alors à s’implanter en fanfare sur le territoire européen. Et pourquoi ne pas proposer à ce bon vieil Enzo d’assurer la construction des véhicules depuis son fief italien de Maranello ? Que nenni ! Le vieux grippe-sou refuse de tomber à la botte des américains. Ne reste plus à Ford junior qu’à marcher sur les plates-bandes de son rival en engageant une voiture de sport de sa conception sur le circuit du Mans où Ferrari cumule insolemment les victoires depuis bien trop de temps. Cette décision, a priori anodine pour le néophyte, résonne comme un véritable coup de tonnerre en 1964. Aucun américain n’avait jusqu’alors osé tenter l’aventure de l’autre côté de l’Atlantique. Si l’enjeu est de taille, reste à concevoir un sacré bolide capable non seulement de faire la nique comme il se doit au vieil Enzo mais surtout à trouver le seul pilote assez aventureux pour faire rugir son moteur sur plus de 10 000 km. Le Mans 66 déroule donc ce lot d’événements historiques, dont l’exactitude n’intéressera guère le profane, pour mieux se concentrer sur la relation tumultueuse entre son ingénieur Carroll Shelby (Matt Damon), un fou du volant passionné de mécanique, Ken Miles (Christian Bale), et les cadres de Détroit gestionnaires du branding old school de l’empire Ford. Lâchez les bolides !

Christian Bale dans le rôle de Ken Miles © Merrick Morton

La ligne rouge

D’aucuns s’empresseront de tirer des conclusions hâtives en prétendant que James Mangold, que l’on peut désormais dignement considérer comme un cinéaste de studio, signe sa propre version du Grand Prix de John Frankenheimer. Certes, les deux films partagent opportunément quelques points communs : leur genre bien sûr, 1966 (l’année de sortie du film de Frankenheimer), leur casting international, leur ampleur (152 minutes pour le métrage de Mangold contre 179 du côté de son prédécesseur), etc. Passons également sur son parent attitré, Le Mans (Lee H. Katzin, 1971) pièce-maîtresse de la filmographie de Steve McQueen (à en croire l’acteur) dont ne reste aujourd’hui en mémoire qu’une performance technique quelque peu désuette, eû égard à une toile de fond scénaristique bien ténue. C’est plutôt vers une modeste production d’époque que nos regards se tournent après avoir découvert Le Mans 66 : le trop méconnu Red Line 7000 réalisé par le célèbre Howard Hawks en 1965… Si une brève recherche sur les internets vous apprendra qu’il s’agit de l’un des films de course préférés de Quentin Tarantino, cette petite perle recèle sans aucun doute l’ADN de Ford v. Ferrari en explorant avec une modestie appréciable les relations qui se tissent entre les protagonistes au gré des compétitions automobiles. Énième clin d’œil, les initiés reconnaîtront au casting du film de Hawks un modèle de voiture au nom évocateur : la Shelby GT-350 ! Outre ce jargon technique assommant pour le premier spectateur venu, c’est surtout la flamboyance pop old fashion de cette « ligne rouge » que retiendront James Mangold et son chef opérateur Phedon Papamichael pour mettre au point des cadrages à rebours de leur époque, tendance CGI et spectacles pyrotechniques de haute voltige. Le cinéaste et son collaborateur privilégient ainsi des gros plans plus intimes au cœur d’une action prégnante reléguée à des valeurs larges ponctuelles. Le Mans 66 ressemble ainsi à s’y méprendre à un film du Vieil Hollywood, celui auquel la génération des Scorsese et Coppola s’apprêtait à mettre un coup fatal au tournant des années 70. Son esthétique marie en effet les teintes Kodachrome de Chinatown (Roman Polanski, 1974), pour capter le soleil ardent qui tanne la peau des pilotes, au grain si particulier de La Barbe à papa (Peter Bogdanovich, 1973), deux références clairement assumées par Papamichael soit dit en passant. Mangold met un point d’honneur à user du point de vue subjectif par souci de réalisme. Dès l’ouverture du film, le réalisateur nous offre ainsi une expérience viscérale en nous projetant littéralement sur le circuit dans la peau de Shelby lorsqu’il était lui-même pilote. Les gros plans en courte focale au plus près des personnages en sueur, couverts de cambouis et de poussière nous accompagneront ainsi tout au long du film pour expérimenter au mieux les vibrations intenses et la force d’accélération des carcasses métalliques jusqu’à 300km/h depuis l’intérieur d’un réceptacle en simple aluminium. Jamais un réalisateur ne sera parvenu si brillamment à nous faire éprouver cette sensation imminente du danger en cadrant d’aussi près des boulons vibrer au cœur du châssis. 

Il n’a pas été facile de savoir comment naviguer dans cette histoire pour que le public ressente l’amour, la camaraderie et l’énergie de ces pilotes, de ces ingénieurs, de ces mécaniciens et des équipes aux stands. Cela ne reposait pas sur le seul fait de gagner ou de perdre, sur une victoire qui n’aurait été qu’un cliché. J’ai pensé que si nous pouvions plonger assez loin dans le coeur de ces personnages, les victoires et les défaites des courses seraient secondaires par rapport à celles qu’ils connaissent dans la vie.

James Mangold

C’est là un véritable défi : condenser une intrigue palpitante nichée au cœur d’une cabine de pilotage aux dimensions restreintes. Mangold démontre brillamment qu’il a assimilé les leçons suivies auprès de son prof de fac, Alexander Mackendrick (rien que ça !), durant ses quelques années passées à CalArts. Après une entrée en fanfare sur la scène hollywoodienne indé (le néo-noir Copland en 1997), un passage par le film à Oscar (le biopic Walk the line en 2005) et l’inévitable visite à Marvel pour tout « faiseur » digne de ce nom à Hollywood dans les années 2000 (Logan en 2017), le cinéaste quinqua fait montre d’une verdeur encore toute estudiantine en héritant d’un genre aux résonances aussi impersonnelles que le film de course. Sandy (sobriquet affectueux de Mackendrick) le lui avait bien répété : s’engager sur un film aussi peu personnel que possible permet d’affuter ses habiles talents d’artisan pour laisser infuser progressivement des éléments plus intimes. Mangold et ses acteurs accomplissent l’exploit de faire exploser le compte-tours par-delà la ligne rouge tant redoutée à partir d’un projet qui sommeille chez la Fox depuis 2009, lorsque Michael Mann ambitionnait de le réaliser. Ce premier script, Go Like Hell, passera quatre ans plus tard entre les mains de Joseph Kosinski (qu’on attend très prochainement au tournant avec la suite donnée à Top Gun) dans une version réunissant Brad Pitt (Ken Miles) et Tom Cruise (Carroll Shelby)… Jusqu’à ce qu’un autre poulain de l’écurie Fox, James Mangold donc, n’hérite du projet qui semble plutôt tomber à point pour lui puisque son projet de biopic sur Patty Hearst vient de tomber à l’eau. Le cinéaste finit par réussir précisément là où Mackendrick avait fini en son temps par jeter l’éponge. Car oui, Mangold parvient à boucler le film avec le budget imparti par la Fox sans broncher, ce que ne sut faire son professeur en son temps, fatigué de négocier sans cesse avec les studios.

Matt Damon dans le rôle de Carroll Shelby © Merrick Morton

Christian Bale dans le rôle de Ken Miles © Merrick Morton

Une histoire d’outsiders

La méthode Mackendrick fonctionne à plein régime pour faire de ce Mans 66 un habile travail d’artisan dans l’acception la plus noble du terme. Rendons ainsi honneur au sens visuel indéniable et au perfectionnisme de la mise en scène de James Mangold au service d’une solide structure narrative qui constituent constituent ainsi les principales réussites techniques de l’ouvrage. C’est pourtant un autre conseil du maître, pragmatique, qui s’avère ici payant : à savoir celui de suivre des cours dramatiques. Son élève consciencieux obtient aujourd’hui de ses acteurs des performances d’une rare justesse sans doute par un exercice répété du métier, puisqu’après tout, il ne s’agit « que » de ça. Le Mans 66 prend alors la tournure d’une chronique sur l’amitié, certes virile, entre deux personnages hors-normes dont seule la passion commune permettra d’outrepasser le carcan d’une industrie et d’une époque qui les oppressent. Carrol Shelby, le texan coriace reconnaissable à son chapeau de cowboy vissé sur le crâne, n’appartient en effet que de loin au monde de son acolyte Ken Miles, une brute coriace à la bouche tordue. Le premier, toujours habité par l’esprit de compétition après son retrait des circuits, se projette dans ce mécanicien viscéralement habité par sa passion, partie intégrante de la cellule familiale. Ce dernier aspect donne ainsi l’occasion à Mangold d’esquisser avec une élégance rare un florilège de scènes intimes entre un père, sa femme (Caitriona Balfe) et son fils (Noah Jupe) à mille lieux des représentations sirupeuses du doux foyer tendance sweet sixties. L’immersion totale dans la vie quotidienne des pilotes fonctionne à merveille grâce à une touche de naturalisme loin des problématiques de la course à l’innovation. Shelby hérite du rôle de protecteur envers Miles dans cette dynamique relationnelle ainsi ramenée au premier plan. C’est en effet lui qui met les formes lorsque le pilote envoie sur les roses la direction de Ford inquiète de prendre autant de risques dans une politiquement commerciale jusqu’alors plutôt frileuse. Mangold esquisse ainsi avec une nostalgie certaine le portrait d’une Amérique aujourd’hui disparue (du moins des écrans), régie par un solide code moral qui outrepasse toute notion de justice. Les personnages intègres qui l’habitent composent avec des institutions vétustes toutes disposées à les marginaliser au moindre écart de conduite… Par seul souci d’excellence ! Paradoxe des paradoxes : Hollywood chérit ces histoires d’outsiders, ces célèbres hors-la-loi visionnaires qui participent de sa légende. Ainsi de Preston Tucker, cet ingénieur pour le moins audacieux qui souhaitait révolutionner l’industrie automobile avec son modèle inédit de Berline dans un combat perdu d’avance contre les poids lourds du secteur (Chrysler, General Motors et Ford donc). Coppola adaptera son rêve au cinéma en 1988 dans une bien cruelle mise en abyme qui voit le cinéaste dédoubler à l’écran son combat contre les studios côté coulisses. James Mangold, quant à lui, tend un drôle de miroir à son époque et à son environnement où la moindre prise de risque succombe encore et toujours sous le poids des impératifs commerciaux.

Si la culture d’entreprise subsiste aujourd’hui, c’est surtout grâce à un insidieux glissement sémantique qui la voit devenir une forme absconde de corporatisme cultivé à l’excès, déjà à l’œuvre en cette fin des années 60 durant lesquelles s’amorce le désenchantement du monde. James Bond, alors summum de la décontraction chic et élégante, et Miles ne cultivent pas suffisamment l’esprit Ford selon les cols blancs de la compagnie. Et en effet, le premier ne conduit par un véhicule de la marque. alors que c’est le manque de diplomatie du second à l’égard de la direction qui le relègue au rang alors peu enviable de beatnik. Aussi Mangold, sans doute las, ne manquera-t-il pas de souligner au dernier Festival de Toronto sa nostalgie d’une époque où « Hollywood faisait des gros films, mais pas forcément pour des enfants de 12 ans ». Mordrait-il donc la main qui le nourrit, après avoir réalisé deux films sur Wolverine pour la Fox ? Gageons que le cinéaste aspire pour l’heure à davantage de classicisme, quitte à paraître « passé de mode », puisqu’il s’apprête à entamer la production de son prochain film, Juliet, d’après le roman d’Ann Fortier, une libre adaptation contemporaine du Roméo et Juliette de Shakespeare. Les classiques ne meurent jamais.

© Delourmel

Le Mans 66  (Ford v. Ferrari, 2019 – USA et France) ; Réalisation : James Mangold. Scénario : Jez Butterworth, John-Henry Butterworth et Jason Keller. Avec : Matt Damon, Christian Bale, Jon Bernthal, Caitriona Blafe, Tracy Letts, Josh Lucas, Noah Jupe, Remo Girone et Darrin Prescott. Chef opérateur : Phedon Papamichael. Musique : Marco Beltrami et Buck Sanders. Production : James Mangold, Peter Chernin et Jenno Topping. Format : 2,39:1. Durée : 152 minutes.

En salle le 13 novembre 2019.

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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