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Le Chardonneret

Si Le Chardonneret vous semble familier, c’est que vous avez sûrement déjà aperçu l’animal en question dans le dernier tableau de Carel Fabritius peint en 1654, ou peut-être lu le roman de Donna Tartt publié en 2014. Quelle aubaine : il vous est désormais possible de découvrir son adaptation sur grand écran sous la houlette de John Crowley. De cet aspect quelque peu « méta », le film hérite d’une réflexion sur les œuvres d’art, ces « immortels » qui doivent nous survivre, mais surtout sur la vie et ses bouleversements imprévisibles. De grands sujets donc, développés par la prose de l’auteure dans son roman de près de 800 pages, mais qui n’émeuvent malheureusement pas aussi efficacement dans une salle de cinéma.

La trame du Chardonneret ne manque certes pas de potentiel dramatique. Enfant, Theo (Oakes Fegley) visite le Metropolitan Museum avec sa mère. Alors qu’il s’attarde sur le tableau de Fabritius, une bombe explose, tuant sa mère ainsi que d’autres visiteurs du musée. Sous le choc de ce terrible évènement, il emporte le tableau, obéissant aux ordres d’un homme mourant. Le Chardonneret nous verra suivre la vie de Theo adulte (Ansel Elgort) jusqu’à Amsterdam. Mais peut-être que le film nous emmène un peu trop loin, un peu trop vite, sans nous laisser le temps d’y croire…

L’art sous toutes ses formes

Le film réussit dans un premier temps le pari de poursuive les réflexions sur l’art de Donna Tartt. Cela fonctionne d’autant mieux qu’une dimension supplémentaire est apportée par l’adaptation à l’écran. Le Chardonneret peut montrer le tableau au cœur de l’histoire, mais peut aussi utiliser les mots de Donna Tartt via la voix off du personnage de Theo. Le film parvient ainsi à réunir la peinture, la littérature, et même la musique, avec une bande son subtile signée Trevor Gureckis. Et lorsque des personnages évoquent les peintures et les analysent, on ne peut s’empêcher d’y voir un lien avec les choix artistiques du film. En effet, l’invention du microscope influença la peinture hollandaise du XVIIe siècle, comme le déclare la mère du personnage principal, expliquant ainsi cette attention aux détails dans ces tableaux. Cette minutie apparait dans le film lui-même, par exemple avec des plans sur les poussières illuminées par un rayon de lumière. Le Chardonneret fonctionne en outre sur une utilisation particulière de la profondeur de champ et tend à montrer le monde de Theo de son point de vue. 

La caméra se pose avec insistance sur des détails, avec des gros plans qui interpellent parfois – notamment celui où Mme Barbour (Nicole Kidman) examine la bague offerte à Theo après l’attentat. Ces plans insistants, souvent avec une profondeur de champ faible pour souligner l’importance de l’objet au premier plan, témoignent probablement de tentatives de rester fidèle à la prose de l’auteure. Dans ces instants, sans voix off, la caméra doit parvenir à montrer les réflexions des personnages, mais cela sonne parfois maladroitement, comme si le film ne réussissait pas à trouver son propre langage, par peur de trop s’éloigner des mots de Donna Tartt.

Une image lissée

Ainsi, malgré une approche intéressante de la peinture et d’une certaine application du style artistique de ceux-ci, le film ne parvient pas à trouver son propre envol. On peut dire que Le Chardonneret est beau à regarder – notamment, étrangement, les scènes à Las Vegas, dans cette banlieue vide et beige, qui semblent être les plus pertinentes du film. Mais le film reste lisse, trop même, à la manière de ces « faux » meubles que Theo apprend à repérer auprès d’Hobie (Jeffrey Wright). Les meubles authentiques ne sont pas symétriques, leur usure n’est pas uniforme, et on peut le sentir au toucher, lui apprend l’antiquaire. Dommage que ces mots ne puissent s’appliquer au Chardonneret. Le problème ne vient pas forcément des acteurs, malgré quelques prestations qui font hausser les sourcils – notamment celle de Nicole Kidman, au début du film, qui ne nous transmet aucune émotion. Ansel Elgort est même plutôt convaincant dans le rôle de Theo adulte, et certains personnages nous donnent envie d’en apprendre plus sur eux. Mais de manière générale, les personnages ne réussissent pas à sortir de leur archétype. Lorsque Kitsey Barbour (Willa Fitzgerald) apparait pour la première fois à l’écran, on comprend qu’elle sera le love interest de Theo, mais qu’elle ne sera qu’un élément pour faire avancer l’histoire. Theo et Kitsey ne s’aiment pas vraiment, et c’est tellement évident, dès leurs premières scènes, que leur relation n’est en aucun cas crédible. Qu’importe qu’ils ne s’aiment pas à vrai dire, mais la présentation du personnage de Kitsey est un problème. Elle n’existe que pour pousser Theo à se droguer, et ainsi à revoir Boris. Kitsey restera simplement un moteur de l’action, et non un personnage réellement actif. Elle fait partie du rouage du film, mais n’a aucune chair en tant que personnage. Cela met en évidence les ficelles du scénario – et ses problèmes, puisque chaque rebondissement tient réellement du hasard.  

© Warner Bros. Pictures

Les personnages qui entourent Theo ne sont que des images, des êtres sans consistance. Lorsque Pippa adulte (Ashleigh Cummings) évoque son malheur suite à l’attentat qui la força à arrêter la musique, Theo la coupe pour lui demander de rentrer à New York. Alors qu’elle s’ouvrait enfin, qu’elle n’était plus seulement la jolie fille rousse, le personnage de Theo l’empêche de prendre plus en substance. Pippa reste unidimensionnelle. Les autres personnages autour de Theo aussi. Leurs répliques aussi. L’histoire avance, mais ne réussit pas à s’ancrer dans l’esprit du spectateur. Ainsi ; le film ne parvient jamais à développer ses réflexions avec finesse, malgré la source écrite. L’histoire de Theo est pourtant une de ces histoires qui peuvent vous bouleverser, vous faire changer votre vision du monde, vous aider à évoluer en tant qu’humain. Mais pas dans ce film. On ne réussit pas à sympathiser totalement avec lui, ni avec aucun des autres personnages tristement plats. Les images défilent sous nos yeux, peut-être trop rapidement pour qu’on y capte les vanités cachées inspirées des peintures hollandaises.

Des détours brusques

D’aucuns critiquent Le Chardonneret pour sa relative longueur (2h30). C’est bien vite oublie que la vie de Theo ne cesse de prendre des détours inattendus qui surprennent les spectateurs. Parfois, on souhaiterait presque une petite pause pour digérer toutes les informations que le film nous assène. Il suffit d’un instant d’inattention de la part du spectateur pour manquer la mort de l’un des personnages principaux. Bien sûr, ces informations qui prennent au dépourvu Theo représentent les hasards de la vie et tous les méandres que celle-ci peut emprunter en fonction de ces bouleversements. Cela fait sens, et pourtant à la fin du film, on y croit plutôt difficilement. Ce final donne presque l’impression d’un deus ex machina,ou du moins d’une résolution peu satisfaisante. Hormis les flashbacks de Theo qui prouvent qu’il a fait son deuil et qu’il réussit à laisser partir le chardonneret, ainsi qu’à abandonner la culpabilité à propos de la mort de sa mère, la fin du film donne une impression brouillonne.

© Warner Bros. Pictures

© Warner Bros. Pictures

La solution de Boris adulte (Aneurin Barnard) parait tellement évidente – pourquoi ne pas avoir envoyé la police avant ? Bien sûr, ce tableau est un symbole pour Theo, mais comme le film ne parvient jamais à pousser ses réflexions en raison de la distance émotionnelle avec le personnage, on ne peut qu’être déçu. On se dit : « Tout ça pour ça ? ». Alors que l’on devrait se réjouir de l’évolution de Theo, et de l’envol du chardonneret. Quel dommage que le film ne parvienne pas à donner vie à cet oiseau, à ce symbole, à cette histoire. Le Chardonneret est donc l’adaptation d’un livre à la prose complexe, et tout en souhaitant rester proche de celle-ci, le film ne parvient pas à trouver son propre langage. Cela ne signifie pas que le film ne mérite pas le coup d’œil – si l’on réussit à s’accrocher, malgré les problèmes de rythme et de personnages, on ressort du film en pleine réflexion. Mais peut-être vaudrait-il mieux lire le livre si on souhaite réellement se plonger réellement dans l’esprit de Theo.

Le Chardonneret (The Goldfinch – 2019 – USA) ; Réalisation : John Crowley. Scénario : Peter Straughan d’après le roman de Donna Tartt. Avec : Ansel Elgort, Nicole Kidman, Aneurin Barnard, Sarah Paulson, Luke Wilson et Jeffrey Wright. Chef opérateur : Roger Deakins. Musique : Trevor Gureckis. Production : Nina Jacobson et Brad Simpson. Format : 1,85:1. Durée : 149 minutes.

En salle le 18 septembre 2019.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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