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Joker

La sortie en salle du Joker, co-scénarisé par Todd Phillips et Scott Silver, mériterait de faire à elle seule l’objet d’un double feature en France puisqu’elle correspond à la redécouverte (certes opportune) le même jour d’une magnifique version restaurée de L’Homme qui rit (Paul Leni, 1928), dont l’acteur principal, le grimaçant Conrad Veidt, servit d’inspiration à Bill Finger, Bob Kane et Jerry Robinson pour créer leur iconique Clown Prince du Crime. Son nouvel interprète, Joaquin Phoenix, n’entend pas ici incarner la Némésis du Chevalier Noir, comme le firent à l’écran Cesar Romero, Jack Nicholson, Heather Ledger ou plus récemment Jared Leto, mais bien plutôt explorer l’univers mental tortueux d’un marginal qui restera à jamais insaisissable. Préparez votre plus grand sourire…

« Mais que vient donc faire Todd Phillips dans l’univers des comic books ? ». Cette question n’échappera pas, sans aucun doute, aux spectateurs avides des potacheries mainstream et loufoques d’un cinéaste plus connu pour sa trilogie Very Bad Trip (2009-2013) que pour son très scorsesien thriller War Dogs (2016). Phillips nous signalerait-il qu’il en a bel et bien finir de rire en signant pour de bon un film aussi radical que Joker ? Difficile d’affirmer tout de go que le réalisateur nous offre son Tchao Pantin quand on se souvient de son premier film à bénéficier d’une exploitation confidentielle aux États-Unis, le documentaire Hated: GG Allin and the Murder Junkies (1993). On y découvrait sans concession aucune la vie d’un musicien punk hardcore, violent, alcoolique et héroïnomane, célèbre pour ses élucubrations fécales sur scène quand il ne provoquait pas directement son public. Todd Phillips, alors étudiant à l’Université de New York, brossait déjà à près de trente ans de distance le portrait d’un artiste « confidentiel » mais surtout antisocial, pour ne pas dire sociopathe. Sa rencontre avec le personnage du Joker n’apparaît donc dès lors pas aussi fortuite qu’on pourrait le penser. Il lui faudra ensuite attendre deux bonnes décennies pour prendre conscience des mutations éthiques et sociales d’une culture américaine frileuse à la transgression, même quand il s’agit de faire (sou)rire. « C’est difficile de devoir s’expliquer avec 30 millions de personnes sur Twitter » affirmera par ailleurs le cinéaste à Vanity Fair, las de devoir composer avec l’injonction de ne plus offenser ses compatriotes. Comment désormais faire son trou face aux grosses machines ultra calibrées de Marvel qui inondent Hollywood ? L’idée lui vient alors de dynamiter le système de l’intérieur en proposant à la Warner, historiquement affiliée aux films noirs et sociaux, une œuvre psychologisante à « petit » budget centrée sur un super-vilain icônique de la pop culture DC Comics. Les cadres du studio sautent sur l’occasion pour développer un dark universe un peu plus « auteuriste » à côté des superproductions comme Aquaman (James Wan, 2018) dont l’intrigue et la direction artistique ne marqueront guère les mémoires. Après tout, la méthode a fait ses preuves du côté de Marvel et de la Fox avec le succès critique et artistique de Logan (James Mangold, 2017). La Warner investit alors Todd Phillips du statut d’homme providentiel qui fera bien vite oublier l’échec critique de Suicide Squad (David Ayer, 2016) et son Joker gangsta campé par Jared Leto. A l’arrivée, c’est un pari réussi pour le réalisateur qui peut se targuer de ramener à la maison-mère un Lion d’or durement arraché à Venise face à des concurrents de taille, parmi lesquels Ad Astra de James Gray ou encore J’accuse de Roman Polanski. 

L’ENFER NOIR

La noirceur qui imprègne le Joker de Todd Phillips évoque les grandes heures des films sociaux de la Warner, à commencer par le méconnu White Flannels réalisé par Lloyd Bacon pour le studio en 1927, une œuvre pré-Code relativement âpre mettant en scène le destin tragique de mineurs enfermés dans leur classe sociale. C’est d’ailleurs sur le logo de la firme dessiné par Saul Bass dans les années 70 que s’ouvre le long-métrage de Todd Phillips qui reconnaît volontiers avoir puisé son inspiration dans son panthéon personnel hérité du Nouvel Hollywood pour raconter l’histoire d’Arthur Fleck, un comédien de stand-up souffrant de rires spasmodiques, mis à l’écart par une société qui le rejette violemment. Cet « enfer noir » façonnera le destin d’un personnage déclassé, voire inclassable, appelé à devenir un criminel sadique et nihiliste. Le réalisateur recrée donc de toutes pièces le New York craspouille de Serpico (Sidney Lumet, 1973) et de Panique à Needle Park (Jerry Schatzberg, 1971) pour donner vie à Gotham City mise en lumière par Lawrence Sher qui signe ici sa cinquième collaboration avec Todd Phillips. 

© Warner Bros.

Les flashs d’information radiophoniques et télévisés achèvent de confirmer cette comparaison avec la Grande Pomme à l’orée des années 80 : grève des éboueurs et autres désordres sociaux, invasion massive de rats, hausse du taux de criminalité, prostitution etc.Nous sommes plus précisément en 1981. On peut alors découvrir au cinéma le thriller Blow Out réalisé par Brian de Palma, sortir dans des clubs pour découvrir les talents comiques de demain, ou alors regarder chez soi le talk-show rétro animé par Murray Franklin, avatar à peine déguisé de Johnny Carson dont le Tonight Show servit également de source d’inspiration à Martin Scorsese. Robert de Niro, qui campe le rôle de l’animateur avec brio (… et une magnifique houpette gominée !) rend un hommage assumé au rôle offert par son réalisateur fétiche en 1983 avec La Valse des pantins, à savoir celui de Rupert Pupkin, un aspirant comédien de stand-up obsédé par l’émission d’un humoriste qu’il finira par kidnapper pour obtenir à son tour son quart d’heure de célébrité. Arthur Fleck, lui aussi rivé à son écran, entretient à sa façon ce rapport monomaniaque à une star de la télévision qui finira par devenir le catalyseur de toutes ses frustrations et de la violence en germe dans la tempête qui gronde sous son crâne. Plus de doute : Joker assume pleinement l’héritage du New York décadent filmé par Scorsese dès Taxi Driver (1975) auquel le film ne cesse de faire des clins d’œil flagrants deux heures durant, à commencer par cette scène d’ouverture mettant en scène un homme en dialogue avec son reflet dans un miroir. Ça ne vous rappelle rien ? Pour l’anecdote, Scorsese s’est même retrouvé impliqué dans la production de Joker avant de s’avouer littéralement débordé par son pharaonique Irishman. CQFD.

J’adore la complexité du Joker et je pensais que ça valait la peine d’explorer ses origines. Personne ne l’avait fait auparavant et même dans la légende [de DC Comics], il n’y a pas de naissance officielle du personnage. Scott Silver et moi avons donc écrit une version du personnage complexe, montrant comment il évolue et finit par dégénérer. C’est ça qui m’intéressait, pas de raconter une histoire du Joker, mais une histoire sur la naissance du Joker.

Todd Phillips

Hérédité et déterminisme social

Todd Phillips lorgne ensuite du côté de la littérature réaliste pour nous plonger au cœur de la psyché de son personnage machiavélique. Si l’inspiration hugolienne de L’Homme qui rit (1869) se manifeste clairement dans la création du personnage originel, le cinéaste, lui, affirme dans un geste inspiré de l’hérédité fataliste de Zola, la toute-puissance du déterminisme humain et social. Exit donc les fantasmagories graphiques abracadabrantesques du comic book The Killing Joke dont le film ne reprend que très vaguement la trame scénaristique. Arthur Fleck ne tombera pas dans la cuve d’acide d’une usine de déchets toxiques pour en ressortir avec les cheveux verts, le teint blafard et un sourire diaboliquement figé. Un peu de maquillage, du sang et une teinture feront largement l’affaire. Seul son maquillage bleu autour des yeux évoquera aux amateurs du genre le portrait du personnage dans les Batman’s Detective Comics des années 70. Quant à la folie meurtrière du personnage, le scénario mentionnera clairement dans ses dialogues un héritage psychologique plutôt lourd à porter, avec une mère mentalement perturbée, Penny Fleck, dont les actes de maltraitance vaudront à son fils de profondes lésions cérébrales. Todd Phillips achève son portrait digne des Rougon-Macquart par une peinture de la classe ouvrière méprisée par la haute-bourgeoisie philantrope, certes, mais avide de pouvoir, qu’incarne Thomas Wayne (sous les traits de Brett Cullen), un homme d’affaire en lice pour la mairie de Gotham qui employa autrefois dans son manoir la mère d’Arthur, persuadée d’avoir entretenu avec lui une liaison illégitime. Cette découverte douteuse mènera le fils Fleck droit à l’hôpital d’Arkham pour explorer le sombre passé de la figure maternelle. 

© Warner Bros.

Le crime, ultime raison d’être du Joker, ne semble ici pas vraiment intéresser Todd Phillips qui concentre au contraire son attention sur la déambulation marchée et dansée de son personnage broyé par un univers urbain violent, oppressif et répressif qui le mène droit dans l’antre de la folie. Arthur Fleck, c’est ce clown famélique et importun qui ne fait plus vraiment rire dans les rues de Gotham devenues terrain de chasse privilégié pour la délinquance juvénile dont celui-ci fera les frais. Face au silence des puissants seuls capables de l’extirper de l’appartement insalubre qu’il partage avec sa mère, l’émission de Murray Franklin lui offre une échappatoire pour peupler son univers mental de réussites professionnelles et sentimentales. La caméra de Lawrence Sher trace la topographie de cet environnement fait de rues escarpées et de marches irrégulières sur lesquelles bute la silhouette malingre d’Arthur qui perd tous ses repères à l’écart du quadrillage classique des grandes métropoles américaines. Ces pentes urbaines le mèneront droit dans l’antre de la folie dont il émergera au son du puissant « Rock and Roll » de Gary Glitter. Le Joker, tout de couleurs vêtu, bombe le torse, reléguant son avatar courbé et rachitique au monde des ombres. Cette véritable renaissance trouve son parfait écho dans la bande-originale composée par Hildur Guðnadóttir dont le violoncelle strident plane fébrilement au-dessus d’une orchestration ténue et monotone, prête à surgir une fois le diable sorti de sa boîte.

Le marginal

Joaquin Phoenix nourrit son interprétation de la geste chaplinienne dont le thème principal composé pour Les Temps Modernes (1936), « Smile », chanté ici par Jimmy Durante, offre un écho sinistre à la destinée du personnage principal : « Smile, what’s the use of crying ? / You’ll find that life is still worthwhile / If you just smile » / Souris, à quoi bon pleurer ? / Tu verras que la vie vaut encore la peine d’être vécue / Si simplement tu souris ». Par-delà la pression sociale et intime, cette injonction au bonheur catalyse ce qu’en son temps Michel Foucault désignait comme « l’expérience homogène » de l’exclusion dans sa thèse sur lHistoire de la folie à l’âge classique (1972). Todd Phillips filme en effet son Joker pris dans les rets d’un processus d’hétéronomisation sociale grâce à une faible profondeur de champ qui permet ainsi d’isoler son personnage à l’écran. Fleck, littéralement « la tache » en français, se retrouve seul point coloré dans un monde à la palette relativement restreinte, du gris au kaki. Ce même environnement terne l’a investi du rôle de paria par l’exercice de la violence politique, verbale et physique. La descente aux enfers du petit homme souriant s’opèrera donc sur le mode du thriller intimiste dans un environnement radical qui le somme de ne pas exister. Le rire du Joker corrigera au final ce défaut de trajectoire dans son autonomisation quasi mécanique. « Sa fonction est d’intimider en humiliant » dixit Bergson. L’interprétation qu’en donne Joaquin Phoenix suscite un effroi à vous glacer le sang. On songe ainsi à sa visite dans un hôpital pour enfants armé d’un revolver, un méfait bien réel inspiré par les méfaits du clown tueur Pogo (aka John Wayne Gacy Jr.) remis « au goût du jour » par Andrés Muschietti pour son adaptation cinématographique de Ça (2017-2019). 

© Warner Bros.

© Warner Bros.

Arthur Fleck, l’enfant sauvage qui cherche désespérément sa place dans un monde dont il est exclu possède une conscience pleinement positive d’un système qui le condamne à l’internement sur un simple motif social et politique. Sa destination finale, Arkham, s’avère symptomatique d’un glissement sémantique insidieux, puisque l’établissement pénitentiaire désigné comme un asile dans les comic books devient à l’écran un hôpital réunissant fous, délinquants et vagabonds de tous poils. Joker transgressera donc la ligne de la marginalité pour (ré)investir l’espace social dont il explose les codes sur le mode d’un cynisme profondément macabre. S’il prend conscience que la vie est une comédie (qui tue), alors peu importe d’en faire comprendre l’humour. Joker trouvera sa raison d’être dans la rupture brutale du dialogue avec le système qui l’aura façonné. Todd Phillips achève ainsi sa démonstration sur laquelle plane l’ombre une fois encore de ce cher Foucault : « interroger une culture sur ses expériences limites, c’est la questionner aux confins de l’histoire, sur un déchirement qui est comme la naissance même de son histoire ». Send in the clowns !

Joker  (2019 – USA et Canada) ; Réalisation : Todd Phillips. Scénario : Todd Phillips et Scott Silver. Avec : Joaquin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy,  Brett Cullen, Shea Whigham et Bill Camp. Chef opérateur : Lawrence Sher. Musique : Hildur Guðnadóttir. Production : Todd Phillips, Bradley Cooper et Emma Tillinger Koskoff. Format : 1,85:1. Durée : 122 minutes.

 En salle le 9 octobre 2019.

A propos de l'auteur

Boris Szames

Déclaré cinémaniaque à la naissance, Boris se met à porter très tôt le col roulé en hommage à Godard. Il voit depuis la vie en Cinémascope et Technicolor trichrome. Boris prépare actuellement une thèse sur le port du mulet dans la filmographie de Patrick Swayze, en attendant la publication de son ouvrage : "Plasticité du corps britannique - Étude comparée du déhanché de Hugh Grant hier et aujourd'hui".

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