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J’accuse

Quand Polanski raconte l’Affaire Dreyfus dans J’accuse, au titre si évocateur, on pourrait craindre un film lourd de sens et de parti pris. Et pourtant, voilà un très bon film (à défaut d’être le meilleur Polanski), qui se regarde comme on plonge dans un bon roman policier. Ici cependant, l’important n’est pas le suspense, puisque le spectateur connait l’affaire, mais la démarche… *

Servi par un casting irréprochable, J’accuse dépeint le scandale de l’Affaire Dreyfus, qui a vu le capitaine Alfred Dreyfus (Louis Garrel), être victime d’une erreur judiciaire, et condamné à la fin du XIXe siècle pour une trahison qu’il n’a jamais commise. Malgré les preuves apportées par le colonel Picquart (Jean Dujardin, impeccable), la justice refuse de reconnaître sa faute, les origines juives du capitaine y étant certainement pour beaucoup dans cet acharnement judiciaire. Vous qui hésitez à voir le nouveau film de Roman Polanski car vos leçons d’Histoire sont trop lointaines, n’ayez crainte, vous ne serez pas perdus ! L’une des vraies réussites du film est d’exposer les faits et les nombreux personnages ayant rapport de près ou de loin avec l’affaire de manière extrêmement claire. Divertissante, même. Nous sommes guidés de main de maître à travers les méandres de cette affaire dont l’injustice a marqué l’Histoire de France, et nous la regardons se dérouler, sidérés, comme un film policier trop invraisemblable pour être vrai, et pourtant bien réel. « Il faut que quelqu’un expose les faits pour que les gens comprennent. » Voilà certainement la phrase clé du film, prononcée lors de la mobilisation des intellectuels pour la libération de Dreyfus (quelques instants avant qu’Émile Zola se propose d’écrire l’article dénonciateur historique du 13 janvier 1898 donnant son titre au film). Roman Polanski réussit le défi haut la main.

Un vrai plaisir visuel

Un mot pour commencer sur la magnifique photo de Pawel Edelman, avec lequel Polanski travaille depuis Le Pianiste (2002), qui ôte toute couleur au monde qu’on nous présente. Seuls le rouge (le sang « impur » du colonel que l’on déshonore et condamne sous prétexte qu’il est juif ? le renversement nécessaire de l’ordre établi ?), le blanc (l’innocence de Dreyfus niée par une armée toute puissante ?), et le doré (la cupidité du véritable coupable ? l’opulence dans laquelle se complaisent les hauts gradés ?) se distinguent dans cet univers aussi sombre que l’injustice qui se joue. Dès le plan d’ouverture, d’une mise en scène saisissante et glaçante de précision, Polanski fait preuve d’une maîtrise du cadre illustrant sa volonté affirmée d’opposer le frêle Alfred Dreyfus (et par la suite Marie-Georges Picquart, son défenseur) à la masse militaire écrasante et sans âme. Des colonnes de soldats parfaitement ordonnés, à la Tour Eiffel dissimulée par l’imposant dôme de l’École Militaire, les choix de mise en scène ne laissent aucune chance au capitaine, dont le cri d’innocence résonne dans le silence absolu.

© Guy Ferrandis

Merveilleuse réalisation de Polanski, qui remplit son film de tableaux dans lesquels l’image raconte plus encore que les mots. Voyez la scène de la rencontre entre le colonel Picquart et le général Gonse (Hervé Pierre) dans la maison de ce dernier. Le général, qui soutient sans ciller la version des faits présentée par l’armée pourtant réfutée par les preuves apportées par Picquart, baigne littéralement dans la fumée de sa cigarette et des deux tasses posées sur la table. Polanski, en un plan, exprime l’inutilité de la démarche du colonel. L’image ne lui donne d’autre choix que de se heurter à un refus catégorique, l’écran de fumée derrière lequel se cache l’armée, en la personne du général, pour ne pas admettre son erreur étant formellement bien trop épais pour être aisément dissipé. Les militaires fument d’ailleurs beaucoup ! Et lorsque Gonse écrase, en insert, sa cigarette dans un cendrier, comme il pense anéantir Picquart, il fait, sans le savoir, tomber l’écran au même moment, laissant entrevoir la future défaite d’une justice bien trop partiale pour être intègre.La mise en scène reflète donc avec brio l’implacable étau qui se ressert sur Dreyfus. Néanmoins, J’accuse n’est pas exempt de faiblesses. La musique, à juste titre militaire, d’Alexandre Desplat en est une. Si le silence accompagnant de nombreuses séquences souligne de manière terrifiante l’absence de réaction des autorités face à l’injustice, la musique, lorsqu’elle retentit semble par contraste bien trop présente, et a tendance à alourdir les scènes. Par ailleurs, l’antisémitisme dont font preuve les protagonistes, sujet pourtant indispensable, est présenté de telle manière qu’il frôle le saugrenu. Parfois les remarques sont d’une bêtise volontairement si absurde qu’elle porte à rire d’incrédulité, mais il arrive que l’on ricane un peu face au ridicule d’une attaque trop abrupte, sans doute mal amenée. Peut-être a-t-on alors trop conscience du ressenti de Roman Polanski, de son implication liée à sa propre histoire et à l’horreur nazie. La séquence de déchainement populaire contre les juifs, vitres taguées et autodafé à l’appui, n’a (et cela n’engage que l’avis de l’auteur) pas alors la puissance que l’on souhaiterait, sa réalisation convenue détonnant dans l’univers distant, d’un froid clinique, instauré par le cinéaste. Et faut-il mentionner les scènes présentant Dreyfus emprisonné sur son île ? Soudain cinématographiques à l’extrême, elles transportent le spectateur aussi loin du film que ne l’est le pauvre capitaine. Voyons pourtant le point positif : elles nous permettent d’introduire la raison pour laquelle le réalisateur et son coscénariste, Robert Harris, ont choisi de présenter l’histoire du point de vue de Picquart et non celui de Dreyfus. 

[Picquart] est le héros oublié. Il nous a fallu presque un an pour comprendre qu’on n’aurait pas pu raconter quelque chose d’intéressant du point de vue de Dreyfus. Parce qu’il est coincé la plupart du temps sur l’île du Diable.  

Roman Polanski

© Guy Ferrandis

Un procès très actuel

Malgré cela, J’accuse est un film puissant. Sa force réside en ce que Polanski n’utilise pas la mise en scène pour simplement illustrer son histoire ; il la raconte en un plan, à la manière d’un peintre. Est-ce donc pour affirmer ce côté très pictural que le réalisateur et son chef opérateur font explicitement référence aux artistes du XIXe siècle, d’un Edouard Vuillard mâtiné de Toulouse Lautrec à cette scène étonnante reprenant Le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet (excuses à Claude Monet, le parallèle semblant plus fidèle avec la reprise de Manet) ? Séquence étonnante oui, mais essentielle. Pour ceux qui l’auraient oublié, dans ces tableaux, les artistes cassaient le quatrième mur avec fracas, l’un de leur personnage regardant directement le spectateur. Dans J’accuse, le stratagème est similaire : alors que Picquart et ses amis discutent de l’Affaire Dreyfus, l’un des protagonistes, tout en restant dans la diégèse car il pourrait parfaitement s’adresser à un comparse, nous prend, nous, spectateurs, subtilement mais soudainement à parti par un regard caméra, accompagné de la réplique : « Et vous, qu’en pensez-vous ? ». C’est ainsi que le cinéaste nous interpelle, tout au long du film, interrogeant la société contemporaine par des biais détournés. Et quel malaise de réaliser qu’aujourd’hui encore, la persécution et la haine aveugle prennent le pas sur la raison et l’humanité. Que ce soit l’antisémitisme manifeste dont la montée en puissance prend des allures horriblement prémonitoires, ou cette scène dans laquelle le vieux colonel Jean Sandherr (Eric Ruf) xénophobe et malade s’insurge que les étrangers prennent la place des français, le discours est terriblement actuel, et renvoie une image bien préoccupante de notre société. Le propos, limpide, est donc simple, mais nécessaire. 

De cette manière, on peut montrer son absolue pertinence par rapport à ce qui se passe dans le monde aujourd’hui – le spectacle séculaire de la chasse aux sorcières à l’encontre d’une minorité, la paranoïa sécuritaire, les tribunaux militaires secrets, les agences de renseignement hors de contrôle, les dissimulations gouvernementales et la presse enragée.

Roman Polanski

Au-delà de son histoire personnelle, et de sa propre expérience d’une justice persécutrice et biaisée qu’on ne peut (et ne doit) s’empêcher de lire entre les lignes (« Je connais bon nombre de mécanismes de persécution qui sont à l’œuvre dans ce film et cela m’a évidemment inspiré. […] Je ne me prends pas pour autant pour Dreyfus ! »), Roman Polanski livre donc un film captivant, à la mise en scène souvent éclatante, qui dénonce les travers d’une société n’ayant finalement pas tant évolué. Sous la menace de voir l’Histoire se répéter, il nous oblige à une prise de conscience et une réflexion salutaires. Véritable leçon d’Histoire et de cinéma à ne pas manquer, J’accuse a déjà remporté le grand prix du Jury du Festival de Venise ; il y a fort à parier qu’il en glanera quelques autres encore d’ici l’année prochaine !

© Gaumont

J’accuse  (2019 – France et Italie) ; Réalisation : Roman Polanski. Scénario : Robert Harris et Roman Polanski d’après le roman D. de Robert Harris. Avec : Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Grégory Gadebois, Melville Poupaud, Eric Ruf, Mathieu Amalric et Laurent Stocker. Chef opérateur : Pawel Edeleman. Musique : Alexandre Desplat. Production : Ilan Goldman. Format : 1,85:1. Durée : 132 minutes.

En salle le 13 novembre 2019.

Le choix d’accorder une chronique au film de Roman Polanski appartient au rédacteur en chef de Gone Hollywood, car nous considérons que tous les films méritent d’être vus avec le recul critique nécessaire afin d’ouvrir un espace de parole et ainsi à contribuer à l’oeil critique porté sur toutes les oeuvres.

A propos de l'auteur

Marie Laugaa

Diplômée en arts du spectacle cinéma et théâtre, à travers ces passions, ou pour elles, j’irais au bout du monde ! Et ça tombe bien, je ne vis que pour voyager !

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