Cecilia Kass, une architecte en congés « forcés », comprenez sous étroite surveillance maritale, ne parvient pas à se défaire de sa relation abusive avec son sociopathe de conjoint, un petit génie de la manipulation, suffisamment diabolique pour mettre la science au service de sa psychose narcissique. Passé pour mort, il s’invisibilisera dans le seul but de persécuter la jeune femme et ainsi maintenir son emprise sur elle grâce à un jeu de dupes échafaudé en famille. Cecilia devra alors révéler la supercherie pour justifier de sa santé mentale auprès des instances judiciaires et médicales, un peu trop promptes à l’interner, puisque les apparences jouent de toute façon en sa défaveur. Sur ce canevas usé jusqu’à la corde, Leigh Whannell entend faire trembler les mandibules des mâles toxiques grâce à sa relecture vaguement féminisante d’un classique de la littérature et du cinéma de genre, L’Homme Invisible, vraie/fausse première salve du Dark Universe promis par les studios Universal après l’échec cuisant du reboot de La Momie (A. Kurtzman, 2017), censé redonner vie aux monstres qui firent les riches heures de la firme dans les années 30. 

Leigh Wannell, l’un des « dix réalisateurs les plus prometteurs » de sa génération selon Variety – passons sur l’appréciation galvaudée, eu égard à ses deux précédentes réalisations (Insidious : Chapitre 3 en 2015, et plus récemment Upgrade en 2018) -, se retrouve parachuté comme par magie dans l’univers du plus mal aimé des Universal Monsters, l’Homme Invisible. Le personnage, immortalisé par l’interprétation qu’en donne Claude Rains enturbané dans la bobine de James Whale en 1933, fait en effet figure de parent pauvre du catalogue horrifique d’un studio désormais à court d’idées pour capitaliser sur son vivier de monstres. Certes, des grands noms du cinéma de genre contemporain – on pense ici plus particulièrement à John Carpenter et Paul Verhoeven – nous laisseront croire à son retour de flamme dans les années 90 dans deux œuvres mainstream, Les Aventures d’un homme invisible (1992) puis Hollow Man (2000). Mais c’était sans compter sur la razzia des super-héros et leur insondable galaxie bêtifiante. Jason Blum, peu au fait du port du collant, farfouille, lui, impunément depuis bientôt quinze ans dans le grenier de Hollywood pour bricoler avec succès des productions horrifiques plus ou au moins fauchées. Les films estampillés Bluhmouse regorgent en effet de bibelots dépoussiérés à moindre frais par les nouveaux petits maîtres de l’horreur. Ouijas et caméscopes redeviennent ainsi miraculeusement l’apanage de l’exploitation d’un marché de niche entre les mains de James Wan et Mike Flanagan. Mais lorsque Blum, sans doute las d’assumer la filiation avec Roger Corman, se pique d’assurer son indépendance, et donc sa légitimité artistique, le producteur ouvre sa maison aux créateurs audacieux, confirmés (M. Night Shyamalan) ou non (Jordan Peele), sans trop regarder assez souvent à la qualité des films sur lesquels il apose sa signature. De leur côté,  les cadres d’Universal, fatigués de se triturer les méninges depuis plus de vingt ans pour faire frissonner les spectateurs comme au bon vieux temps, confient en désespoir de cause la gestion de leur catalogue à Jason Blum, plus au fait des dernières tendances sur le sujet.  

LA MÉNAGERIE DE VERRE

Invisible Man propose donc une lecture opportuniste des revendications féministes contemporaines d’après l’histoire originelle inventée par H.G. Wells. Leigh Wannell déporte le regard androcentré de l’œuvre sur celui de son éternelle victime sacrificielle au féminin qu’on ne pensait pouvoir prétendre qu’aux rôles de scream queen ou de final girl. Le cinéaste met  en effet au placard les obsessions scientistes et surtout vieillottes du savant fou pour mieux donner à voir le martyr féminin longtemps invisibilisé. Cecilia (Elisabeth Moss) se retrouve donc à s’époumoner avec les moyens du bord contre un patriarcat millénaire. Lourde tâche que la sienne, surtout quand on vous a habitué à la mettre en veilleuse et à ne pas faire de vagues, même au bord de la mer – vous nous excuserez du jeu de mots. La mise en scène minimaliste dessert ici bien malheureusement les bonnes intentions de Leigh Whannell qui ne peut s’empêcher de faire du coude à son spectateur, sans doute par peur de le perdre dans sa ménagerie de verre. Car oui, si vous ne l’aviez toujours pas compris, Cecilia rêve de briser les grandes baies vitrées du domicile conjugal sur les hauteurs de la baie de San Francisco, autel sacrificiel par excellence pour les amours narcissiques (cf. Sueurs froides, A. Hitchcock, 1958). Son homme invisible (comprenez son « stalker »), un maître de l’optique jalousement possessif, la tyrannise par un habile dispositif de prédation high-tech, fait de caméras de surveillance et de hauts murs d’enceinte. L’amant toxique, laissé pour mort après un suicide inexpliqué, continue de hanter la réalité de Cecilia, persuadée de ressentir la présence parasite de son persécuteur. Couteaux virevoltants et draps plissés apportent de surcroît leur lot d’imagerie pittoresque à une production plombée par son obséquiosité. L’Homme Invisible pousse la perversion jusqu’à s’escamoter à la vue de tous grâce à une combinaison d’invisibilisation qui rendra a contrario sa présence d’autant plus prégnante à l’écran. Leigh Whannell esquisse alors brièvement les prémisses d’une esthétique du vide comme le fit en son temps, et avec bien plus de panache, John Carpenter lorsqu’il définissait les codes du slasher dans Halloween (1978). Le cinéaste reprend à son compte les codes de la terreur établis quarante ans plus tôt par Big John en filmant des enfilades de couloirs déserts dont le silence, quasiment haptique, immobilise autant qu’il désarme. Le film perpétue malheureusement à partir de là les stéréotypes éculés de l’emprise angoissante d’un pervers narcissique sur sa victime en jouant sans grands efforts et donc avec une paresse manifeste sur les jump scares classiques attendus au tournant. La bande originale paie bien sûr son hommage aux compositions de Bernard Herrmann pour Hitchcock, violoncelles et autres cordes dissonnantes à l’appui. 

© Blumhouse/Universal

© Blumhouse/Universal

LA FEMME INVISIBILISÉE

Ces trucs et astuces d’une mise en scène grossière dans son architecture portent en revanche un sérieux préjudice aux velléités artificielles du long-métrage à rejoindre la longue liste des films féministes parce que gynécentrés. La descente aux enfers de Cecilia vire ainsi au calvaire paranoïaque de Rosemary’s Baby (R. Polanski, 1968) sans toutefois interroger clairement les rapports de domination à l’œuvre entre la victime et son persécuteur. Leigh Whannell prend plutôt un malin plaisir à lapider son personnage sur une route semée d’obstacles plus insurmontables les uns que les autres sans grande raison. Qu’on se rassure : Invisible Man ne menace pas un seul instant l’ordre patriarcal ni le regard porté à l’écran et par la caméra sur le corps de son actrice, l’inflexible Elisabeth Moss, décidément abonnée à la lutte contre les mâles dominants. Le film poursuit de la sorte l’inlassable objectivation de son protagoniste féminin balloté de stéréotypes en stéréotypes : l’épouse abusée, la veuve hystérique, la femme fatale, etc., jusqu’au final grand-guignolesque qui évoque les plus sombres heures de la carrière de Brian De Palma (cf. Passion, 2012). Le réalisateur joue sur la corde raide avec des mythologies et des revendications plurielles qu’il synthétise dans une géométrie tristement binaire, éludant ainsi toute tentation de militantisme au coeur d’une œuvre sagement calibrée pour satisfaire le cahiers des charges inclusif auquel se plient les majors depuis l’affaire Weinstein. C’est bien peut-être une autre vision avant-gardiste de la féminité que le cinéma de genre devrait songer à explorer pour mettre un terme à la course à « l’universalisation » des cosmogonies fantastiques.

Ainsi du Secret de Wilhelm Storitz, une œuvre tardive de Jules Verne qui évoque la mésaventure d’une jeune mariée invisibilée par jalousie jusqu’à son accouchement, ou encore tout simplement de La Femme Invisible (A. E. Sutherland, 1940), une comédie fantastique produite par Universal dans laquelle une  mannequin de grand magasin profite d’une expérience qui la rend invisible pour prendre sa revanche sur l’employeur sadique qui la tyrannise. « Les femmes peuvent tout faire » comme le rappelait justement Kristen Stewart il y a quelques temps en préambule aux nouvelles aventures des Charlie’s Angels (2019) mises en scène par l’impayable Elizabeth Banks. La cinéaste vient d’ailleurs  tout récemment de frapper à la porte d’Universal pour y déposer un scénario au titre évocateur, Invisible Woman, d’après « une idée originale »… Et dire qu’on avait cru comprendre que seules les recettes faisaient recette à Hollywood ! 

© Blumhouse/Universal

Invisible Man (The Invisible Man, 2020 – États-Unis et Australie) ; Réalisation et scénario : Leigh Whannell, d’après l’oeuvre de H.G. Wells. Avec : Elisabeth Moss, Oliver Jackson-Cohen, Harriet Dyer, Aldis Hodge, Storm Reid, Michael Dorman, Benedict Hardie et Renee Lim. Chef opérateur : Stefan Duscio. Musique : Benjamin Wallfisch. Production : Jason Blum, Kylie Du Fresne, Jennifer Scudder Trent, Leigh Whannell,  Couper Samuelson, Beatriz Sequeira, Jeannette Volturno, Rosemary Blight et Ben Grant. Format : 2,39:1. Durée : 110 minutes.

En salle le 26 février 2020.  

Copyright photo de couverture : Blumhouse/Universal.