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Pokémon Détective Pikachu

Au cinéma, on compte plus de mauvaises adaptations live de jeux vidéo que de réussites. Etonnamment, les films respectant le mieux cet univers se trouvent être des films qui s’en inspirent – sans adaptation réelle- comme Matrix (1999) ou Scott Pilgrim (2010). Cela s’expliquerait par la théorie de Jordan Vogt-Roberts, réalisateur de Kong : Skull Island (2017) et du futur Metal Gear Solid, qui imagine de meilleurs films sur les jeux vidéo dans le futur grâce à l’arrivée de réalisateurs influencés par ceux-ci depuis leur enfance. Et la franchise Pokémon, créée en 1996 par Satoshi Tajiri, a sans aucun doute influencé et modelé de nombreuses générations. Le premier film en prises de vues réelles était donc des plus attendus. Détective Pikachu réussit-il à échapper aux difficultés de l’adaptation de jeux vidéos ?

Le début du film tend à rappeler l’introduction d’un jeu Pokémon. Tim Goodman est encouragé par son meilleur ami, qui n’apparaitra plus dans le reste du film, à capturer son premier Pokémon. La scène n’est donc pas sans rappeler les prémices de tous les jeux, avec l’explication sur l’utilisation de la pokéball et la présentation de l’univers. On retrouve cette impression lors du trajet de Tim en train vers Ryme City, où il visionne une publicité sur la ville. Contrairement à la scène de capture, la publicité ne se mêle pas bien avec le film. Son apparition n’a pas vraiment de sens : avez-vous déjà visionné une publicité sur la création d’une ville – plus précisément sur le créateur de la ville, d’ailleurs- en vous y rendant en train ?  Bien sûr, cela permet d’informer le spectateur de l’univers du film, mais cela est si bizarre que l’on peut comprendre dès ce moment l’identité du véritable méchant du film.Outre cette publicité inopportune, les introductions dans la première partie du film ne dérangent pas, puisqu’elles jouent sur l’humour. En effet, le fait que le film soit en prises de vue réelles pose le problème de l’étrangeté du principe de Pokémon – des enfants et des adultes capturent des bêtes pour les forcer à se battre entre elles. Dans la scène de capture, l’attitude singulière d’un Osselait – en pleurs au milieu d’un champ, mais qui n’hésitera pas à attaquer Tim – et la maladresse des deux garçons permet une acceptation rapide des principes de fonctionnement de ce monde. En effet, Détective Pikachu ne se prend pas au sérieux, et assume le ridicule de certaines situations en jouant sur les comportements loufoques des Pokémons. Lors d’un trajet en voiture les personnages se voient contraints d’écouter de la musique de relaxation pour ne pas angoisser le Psykokwak de Lucy pendant que Pikachu, installé dans un siège pour enfant, lui masse les pieds. La situation est absurde, mais cela fonctionne. En jouant à Pokémon, ce genre de situation n’existe pas, mais si l’univers existait réellement, cela serait probablement envisageable. Pousser à bout l’absurde de l’univers assure de garder un ton humoristique constant qui permet au film d’être un divertissement réussi.

Mais Détective Pikachu ne cherche pas seulement à se poser comme un film d’action, car il emprunte également au genre des films noirs. On retrouve ces influences dès le synopsis du film, puisque Tim prend la place de son père, policier, pour résoudre une enquête qui le mène à des individus hauts placés qui lui cachent des informations sur le sujet. Au cours de ses recherches, il rencontre une jeune femme dont la première apparition à l’écran est typique de la femme fatale, en apparaissant tout d’abord le visage caché quand elle interpelle Tim depuis le haut d’un escalier miteux. Pikachu se rapproche d’un personnage de policier désabusé, avec des problèmes de boisson, et des airs de Sherlock Holmes. La première partie du film se passe surtout de nuit dans la rue, ce qui est une caractéristique des films noirs. En plus, cela permet de retrouver l’esthétique particulière de ce genre, avec des lumières dramatiques, accentuées par l’utilisation des néons, comme signes de l’influence de l’expressionnisme allemand.

Le film avoue d’ailleurs ses références lorsque Tim entre dans l’appartement de son père pour la première fois. Il est surpris par la télévision allumée qui diffuse un film noir, et fait une remarque sur l’amour de son père pour ce genre. Cet emprunt au film noir permet d’apporter du cachet à ce film. Il ne se présente pas seulement comme un film sur les Pokémons, mais aussi comme un film d’énigmes avec un visuel particulier. Cette esthétique fonctionne très bien, surtout grâce à Ryme City, mélange de Tokyo et New York, et sa vie nocturne pulsante. Les adaptations de Sherlock Holmes fonctionnent très bien – comment expliquer sinon l’existence de Sherlock Gnomes (2018) – et permet sûrement d’intéresser un public encore plus large que celui des seuls fans des Pokémons.

Surtout Détective Pikachu s’amuse de ces références, et conserve ce mélange avec l’absurde qui convient à un film de ce type. Tim n’a rien d’un héros de film noir – il travaille dans les assurances, a un lit décoré d’oreilles de Pikachu – et Lucy rien d’une femme fatale – elle n’est qu’une stagiaire sous-payée, il se trimballe un Psykokwak angoissé, et n’a pas le look attendu. Et que dire de Pikachu ? Bien qu’il soit doublé par Ryan Reynolds, il reste une sorte de mignonne souris jaune accro au café. Les références au film noir fonctionnent donc, car elles sont détournées pour les faire entrer dans l’univers de Pokémon. Ainsi, quelle déception lorsque le film s’en éloigne dans une dernière partie qui rappelle des films d’actions classiques. Bien sûr cela fonctionne avec l’univers, mais la perte du développement esthétique et l’attention aux détails du début du film marque une perte de qualité. Certaines scènes impressionnent visuellement – celle des Torterras surtout – mais le film perd en finesse. La scène de combat finale référence plutôt divers films de super-héros que les films noirs. En transposant cette scène la nuit, peut-être que l’effet aurait pu être différent et aurait permis de garder l’esthétique particulière du début du film.

© Warner Bros

De plus, l’intrigue autour du méchant du film ne se développe jamais complètement, malgré de bonnes bases avec des références aux expériences sur les animaux, l’avidité humaine au risque de la destruction de la nature (avec une fugace évocation de Trump lors de la scène des Torterras), et le personnage de Mewtwo, Pokémon génétiquement modifié. Pourquoi décide-t-il de fusionner tous les habitants de Ryme City avec leur Pokémon plutôt que de garder cette opportunité pour lui seul ? Pourquoi uniquement Ryme City ? tentera-t-il ensuite de s’attaquer au monde entier –  bien que cela s’avèrerait impossible ? Cette intrigue permet d’élever les enjeux pour les personnages, mais  n’a pas vraiment de sens.  D’ailleurs, les trames du film – l’identité du méchant, les véritables intentions de Mewtwo, la voix de Pikachu, etc. – peuvent être comprises par le spectateur bien avant leur véritable révélation en raison de préfigurations bien trop évidentes. Malgré ses références aux films noirs et à Sherlock Holmes, le scénario s’éloigne des intrigues complexes et suit une trame classique. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elle ne fonctionne pas. La résolution finale a du sens, les personnages ont une personnalité plutôt travaillée – avec quelques clichés tout de même, et malgré sa simplicité, l’histoire fonctionne. La subtilité du scénario n’est sûrement pas l’indicateur de réussite pour un spectateur de Détective Pikachu. Il fallait avant tout que l’univers fonctionne sur grand écran et que le film ne trahisse pas la franchise Pokémon. Et ça, c’est réussi.

En conclusion, Détective Pikachu réussit à se démarquer en jouant avec les codes du film noir, et en assumant l’absurdité de son univers. On peut lui reprocher un scénario trop classique et une fin évoquant plutôt les films de super-héros actuels, mais cela ne lui enlève pas ses qualités de divertissement. Le film est présenté comme un divertissement, et c’est ce qu’il est ; on ne peut nier que l’on passe un bon moment lors de son visionnage. Détective Pikachu ne rejoindra donc pas les adaptations ratées de jeux vidéo, et nous prépare surtout à l’arrivée de films dérivés.

A propos de l'auteur

Elsa Ribeiro

Étudiante en master cinéma, je suis passionnée de cinéma asiatique avec une préférence pour le cinéma japonais... Et Dirty Dancing !

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