Il n’y a pas que l’eau qui est chaude, dans le détroit de Floride. Les relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis le sont tout autant. Ponctuellement brûlantes comme une ogive nucléaire, le plus souvent froides comme la guerre du même nom. Depuis le début des années 90 et la chute du bloc soviétique, les liens se tendent et se détendent au rythme des vagues portant les radeaux de fortune des balseros, direction Miami. C’est ce contexte géographique, historique et politique qui sert de décor à Cuban Network, le nouveau film d’Olivier Assayas. De cette histoire vraie connue sous le nom de l’ « Affaire des Cuban Five », le réalisateur du très remarqué Carlos (2010) tire prétexte à une nouvelle illustration des liens entre politique et terrorisme, entre l’officiel et l’officieux, à laquelle il ajoute une réflexion sur l’importance du point de vue dans la narration historique. Pertinent, actuel, mais souvent confus.

Le poids des mots

 

On pourrait croire l’Histoire composée de faits, indéniables, irréfutables, gravés dans l’objectivité comme les dates dans la pierre. Or, il y a autant de facettes à l’histoire des Cuban Five qu’il y a de rives au détroit de Floride : deux. S’il est une force à reconnaître à Cuban Network, c’est sa volonté de sauter d’une lecture à l’autre comme on joue au ping-pong, baladant le spectateur entre les pays et les points de vue, les langues, les lexiques. Belle idée que d’avoir laissé cette histoire à un réalisateur français, qui garde la balle au centre.  Mais commençons par le commencement. Nous sommes en 1992. Cuba entre dans la « période spéciale », une époque de pénurie généralisée découlant de l’effondrement du copain soviétique, qui maintenait jusqu’alors la petite île communiste sous perfusion. Le régime ne reçoit plus rien et rationne donc tout, la population fait ce qu’elle peut pour survivre. Elle fuit. La décennie est ainsi marquée par de nombreuses vagues de départs ; les Cubains s’embarquent par milliers sur des radeaux de fortune pour rejoindre l’Oncle Sam, trop heureux d’ouvrir ses bras aux déçus de ce voisin enquiquinant. Rien de tel qu’un ennemi commun – Fidel Castro– pour s’entendre comme il faut. Parmi eux, René Gonzalez (Edgar Ramírez), un pilote qui plaque femme et fille et s’envole pour Miami dans l’espoir d’y préparer une nouvelle vie pour tous les trois. Bien vite, il est courtisé par des groupes d’exilés cubains qui lui offrent leur aide et lui proposent, en échange, d’aider les futurs exilés en menant des vols de sauvetage au-dessus des flots. C’est sur ce terreau plein de bonne volonté que va pousser le « réseau » du titre. Peu à peu, la situation se complexifie : les protagonistes et les acronymes se multiplient, les enjeux gagnent en profondeur à mesure que change le vocabulaire. Il n’est bientôt plus question d’aider les Cubains, mais d’aider Cuba, de la délivrer, et donc de renverser le régime, et donc de l’asphyxier ou de l’attaquer frontalement. L’humanitaire se fait terrorisme, par nécessité estiment certains. De là un subtil jeu sur le poids des mots dans la narration d’une histoire. Tout du long, René sera décrit comme un « héros » et comme un « gusano » (traitre), deux faces d’une même pièce, deux descriptions d’une même action, selon le camp du locuteur. De même les termes « patriote » et « terroriste », qui s’invitent comme un fil rouge tout au long du film. C’est par le changement dans leur emploi que le réalisateur souligne le changement de point de vue. Doit-on en conclure que l’Histoire n’existe pas, qu’il n’en existe qu’une version officielle soumise aux contingences de lieu et d’époque ? Peut-être. Elle est en tout cas grise ; une zone floue, et donc un cadre en or pour un film jouant sur les apparences. 

© Memento Films Distribution

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Miami, nid d’espions

Dans Cuban Network, les personnages et spectateurs sont placés en permanence à deux doigts d’un retournement de situation. La pièce de l’histoire vole, et l’on se demande toujours sur quelle face elle va retomber. Véritable jeu d’espions et de pouvoir, le film joue (du moins pour le spectateur étranger à l’actualité cubaine) sur un incessant remaniement des rôles et des alliances : Tel est employé par Tant pour tromper Untel, jusqu’à preuve du contraire (et des alcôves pourpres et mauves et paraboliques, et vice et versa). Plus qu’un réseau, c’est un véritable sac de nœuds qui entremêle les fils narratifs de nombreux protagonistes aux enjeux et motivations différents. De quoi noyer le spectateur, peu aidé par un montage conscient de ses faiblesses et contraint de recourir sans cesse aux cartons pour clarifier la lecture. Vous êtes ici, à la Havane, à Miami, puis de nouveau à La Havane, avant un léger survol du Venezuela ou un retour plusieurs années en arrière, puis un atterrissage forcé dans le présent (celui de la narration, les années 90, vous suivez ?). C’est à se demander si ce mouvement désordonné n’est pas un effet de style censé souligner la complexité de la situation. Il a pour contrepartie de voler l’attention du spectateur, trop occupé à s’efforcer de suivre pour s’attacher aux personnages. Il y aurait pourtant de quoi faire, tant le casting donne dans le Hall of Fame latino : Penelope Cruz (parfaite en femme courage permanentée), Gael Garcia Bernal (toujours impeccable) et surtout Wagner Moura, dont le charisme interlope fait naviguer le personnage entre classe hollywoodienne et violence retenue. Ils donnent tout, aussi solides dans les scènes intimes que lors des grandes séquences d’action (que le réalisateur prend un plaisir évident à tourner). 

Dommage, donc, que le résultat soit si fourni. En voulant tout dire, Assayas en oublie de tendre la main au spectateur, moins bien documenté que lui sur le Cuba des années 90. Parce qu’il refuse de choisir entre film d’espionnage, réflexion politique et drame familial, il survole un peu les trois. Pas si bête, pour un long-métrage qui offre de si beaux plans de vol au-dessus du détroit de Floride. Le spectateur sort de la salle la tête pleine et incapable de distribuer les bons points. Il en vient même à se dire qu’il n’a pas complètement tort, Castro, dans l’archive qu’Olivier Assayas a tenu à inclure à son film. S’il n’était pas utile de déployer tant d’efforts pour nous prouver que la politique, c’est compliqué, on sait gré au réalisateur de nous offrir – enfin – une oeuvre abordant les relations gringo-cubaines dépourvue de toute propagande, qu’elle soit communiste ou hollywoodienne. Les fans du genre attendent désormais avec impatience une éventuelle suite consacrée aux attaques acoustiques de 2018…

© Memento Films Distribution

Cuban Network (2020 – France, Espagne et Belgique) ; Réalisation et scénario : Olivier Assayas d’après l’oeuvre de Fernando Morais. Avec : Penélope Cruz, Édgar Ramirez, Gael Garcia Bernal, Wagner Moura, Ana de Armas, Leonardo Sbaraglia, Nolan Guerra Fernandez et Osdeymi Pastrana Miranda. Chef opérateur : Yorick Le Saux et Denis Lenoir. Musique : Eduardo Cruz. Production : Rodrigo Teixeira, Charles Gillibert, Lourenco Sant’Anna, Alexandre Mallet-Guy, Matteo de Castello, Geneviève Lemal, Miguel Angel Faura, Adrian Guerra, Sophie Mas, Sylvie Barthet, Lourdes Garcia et Lia Rodriguez. Format : 2,39:1. Durée : 123 minutes.

En salle le 29 janvier 2020.  

Copyright photo de couverture : Memento Films Distribution.