C’est à croire que le temps le presse. Clint Eastwood continue sur sa lancée d’un film par an et nous présente aujourd’hui la fournée 2020 : Le Cas Richard Jewell, ou l’histoire vraie (et bien connue outre-Atlantique) d’un employé de sécurité passé en l’espace d’une semaine du statut de sauveur à celui d’ennemi public n°1. L’occasion pour le réalisateur de décliner une fois encore la figure du héros américain et de réfléchir au poids des décisions individuelles. Un cru intéressant et bien moins caricatural qu’il n’y paraît.

On ne naît pas héros, on le devient

Qu’est-ce qu’un héros ? De quoi sont faits ces personnages surhumains qui peuplent Hollywood et portent sur leurs épaules, tels des Atlas, la promesse méritocratique de l’Oncle Sam ? Depuis six ans et cinq films, Clint Eastwood -lui-même figure mythique du héros américain – poursuit une intéressante réflexion autour de cette thématique. Sa réponse est claire : un héros, c’est un individu qui se montre à la hauteur des évènements. C’est la rencontre entre une personnalité et une situation. L’héroïsme, en somme, est une question de choix. C’est par exemple Sully Sullenberger qui pose son appareil sur l’Hudson River sans dommages ni blessés (Sully, 2014). Ce sont ces trois soldats américains qui sauvent les passagers d’un Thalys (Le 15h17 pour Paris, 2018). Lorsque Chris Kyle se retrouve le doigt sur la gâchette et un enfant dans le viseur (American Sniper, 2014), il n’est plus l’incarnation de l’armée américaine mais un homme sommé de prendre une décision qui sera la sienne, qui sera son poids. A croire que pour Eastwood, il n’existe pas de héros à proprement parler, juste des situations héroïques. Son cinéma n’est pas affaire de destins, mais de personnes. « Je ne suis pas un héros », déclare ainsi Richard Jewell. « Juste quelqu’un qui a fait ce qu’il avait à faire. » En cela, il est la définition même du protagoniste eastwoodien. Malgré tout, Le Cas Richard Jewell ajoute une question intéressante à la réflexion du réalisateur : sont-ce les faits ou la médaille qui déterminent le héros ? 

Clint Eastwood et Bradley Cooper sur le tournage d’ American Sniper , en 2014 © Keith Bernstein/Warner Bros.

Paul Walter Hauser et Clint Eastwood sur le tournage de Richard Jewell, en 2019 © Claire Folger/Warner Bros.

Traditionnellement, chez Clint Eastwood, on a l’apparence de son caractère. Le soldat est beau comme Bradley Cooper, le pilote d’avion a la carrure rassurante de Tom Hanks, les papys présentent leur inadéquation à la modernité par les rides qui strient leur visage comme les veines d’un vieux meuble en bois. On est là en pleine physiognomonie balzacienne. Son Richard Jewell ne dit pas autre chose. Incarné par un parfait inconnu (Paul Walter Hauser, une révélation), il est coupable avant tout de ne pas ressembler au héros qu’il est, de ne pas avoir « la gueule de l’emploi ». Son ventre est envahissant ; ses bajoues, rougeaudes ; sa peau, flasque… En somme, pas vraiment un physique de jeune premier. De quoi, dans un premier temps, donner aux télés une belle histoire de héros du quotidien, une occasion de rappeler qu’en Amérique, l’extraordinaire est à la portée de tout le monde, même de ce « monsieur Michelin » un peu lent. Sauf que l’appétit des médias pousse à creuser le portrait et qu’on découvre bien vite que Richard vit chez sa mère à plus de trente ans et rêve d’un badge de policier, lui qui n’est qu’un petit chargé de sécurité. Autant de caractéristiques propres au « pompier pyromane » selon le FBI, qui vient d’allumer la mèche qui fera sauter l’aura du héros du jour. A partir de là, tout ce que Jewell fera, tout ce qu’il sera ou a été ne fera que confirmer un portrait type, rassurant pour l’opinion. Retour à la vérité des apparences : ce surpoids, cette moustache un peu ringarde, ce lien fusionnel à la mère sont les signes qui trahissent le psychopathe sexuellement frustré. Le coupable plus que le sauveur. Que peuvent les faits contre cela ? C’est toute la question du film.

© Claire Folger/Warner Bros.

Condamné par un jury de ses pairs

Richard Jewell est donc un homme seul confronté aux représentations collectives. Comme L’Étranger Mersault à son procès, il est coupable du crime de lèse-apparences dans une époque où l’image est reine. Il est donc l’exact opposé de Earl (La Mule), caucasien et âgé, innocenté par une allure qui colle si peu au portrait type du passeur de drogue. Comme Camus, Clint Eastwood souligne l’inconsistance des faits, à qui un point de vue particulier peut faire dire tout et son contraire. « Vous êtes attachés aux faits, et non à la vérité. Richard Jewell n’est pas un principe », dénonce ainsi l’avocat, dans ce qui constitue le meilleur énoncé de la problématique du long-métrage. Des faits proprement dits, il n’est que peu question ici. On soulignera d’ailleurs l’intelligence de la traduction française, qui s’est refusée à parler d’« affaire Richard Jewell ». Ce dernier est innocent, c’est entendu. Ce qui intéresse Clint Eastwood, c’est le « cas » d’école, encore étudié aujourd’hui dans certaines écoles de journalisme américaines. Il sera sans doute dit de ce film qu’il expose les manquements de grandes institutions : les médias, le FBI, en particulier. Une méfiance envers les pouvoirs qui écrasent le petit, dans la plus pure tradition américaine. C’est un peu plus subtil que cela. Pour Eastwood, on ne peut reprocher aux journalistes de chercher des histoires ni aux agents fédéraux de chercher un coupable ; on doit en revanche dénoncer les manquements individuels. Tout comme la valeur, la faute est personnelle. Si le héros eastwoodien est celui qui se montre à la hauteur du moment, ce nouveau film est au contraire une galerie de personnages qui, tous, se caractérisent par leur rapport plus ou moins défectueux au réel.   

1) Watson Bryant, l’avocat. Celui-ci est le parti de l’émotionnel (« Pourquoi Jewell est innocent ? Parce que je le crois »), mais surtout de l’individu. Il est celui qui s’efforce de prouver qu’une personne n’est jamais aussi simple que la caricature que l’on peut faire d’elle. Il s’oppose donc à :

2) Tom Shaw, l’agent fédéral, dont la vision du réel s’appuie sur des antécédents, des jurisprudences et des portraits types. Un fait capricieux, un grain de sable dans sa mécanique bien huilée, ne suffisent pas à une remise en question. « Les portraits types sont surtout des premières pistes. »

3) Kathy Scruggs, la journaliste. Qu’importe la vérité tant que l’histoire est bonne ! Les faits comptent moins que la façon dont ils sont racontés. Véritable objet de polémique outre-Atlantique en raison de son sexisme apparent, ce personnage permet surtout de rappeler que l’éthique des médias est la somme de celle de ses professionnels. Les applaudissements qui entourent ses articles anti-Jewell offrent ainsi un parallèle intéressant avec ceux qui, la veille, accueillaient le héros Jewell. 

Tout le film consiste à montrer le rapport de ces personnages à la narration entourant Richard Jewell. Sans même se soucier des faits, tous ont des raisons personnelles de l’incriminer ou de l’innocenter. On est donc bien chez Clint Eastwood, qui a toujours préféré filmer des hommes que des grands concepts (« Ces agents ne sont pas le gouvernement américain. Ils sont trois glandus qui travaillent pour le gouvernement américain. ») L’individualisme états-unien trouve ici son illustration la plus pure, même dans ses dérapages. « Tant de personnes deviennent des connards quand on les dote d’un petit pouvoir. » Bryant fait cette erreur, tout comme Shaw, Scruggs et Richard Jewell lui-même. Ce n’est donc pas le système qui broie ce dernier, mais les décisions mesquines de brebis galeuses et isolées. Cela suffit à contredire la réalité des faits : triste constat.

We can be heroes just for one day

Ce n’est pas là un secret, l’histoire se termine bien. Richard Jewell sera innocenté et deviendra le policier qu’il a toujours rêvé d’être. Le spectateur américain le sait dès la première scène, et sait donc que le fil narratif des personnages sera celui d’une conversion. A la fin, c’est la vérité qui gagne, comme si on ne pouvait plier indéfiniment le réel dans le sens qui nous sied. La deuxième partie du film (plus faible) est donc à rapprocher de la scène finale du précédant long-métrage d’Eastwood, La Mule. Tout comme Earl qui plaidait coupable, les personnages du Cas en viennent à assumer et enfiler les vêtements de ce qu’ils sont réellement. C’est en faisant primer les faits empiriques sur ses convictions intimes que l’agent Shaw est un digne représentant de la loi. C’est en donnant la parole à la mère de Jewell (magnifique Kathy Bates) que la journaliste Scruggs rappellera l’importance des médias. C’est en cessant de se minimiser mais en s’assumant comme le héros qu’il est que Richard gagnera son bras-de-fer contre la justice. « Oui, je suis juste un type qui a fait son devoir », semble-t-il nous dire en conclusion. « Mais je comprends à vous voir que cette simple chose, rare, suffit à faire de moi un héros. »

© Warner Bros.

Dans un contexte d’hystérisation collective, cet appel à la nuance et à la prise de responsabilité individuelle est indéniablement salutaire. Oui, être héros ou salaud est un choix. Malgré sa forme classique, on ne saurait trop remercier ce film de nous le rappeler.

Le Cas Richard Jewell (Richard Jewell, 2020 – États-Unis) ; Réalisation : Clint Eastwood. Scénario : Billy Ray, d’après l’oeuvre de Marie Brenner, Kent Alexander et Kevin Salwen. Avec : Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates, Jon Hamm, Olivia Wilde, Nina Arianda, Ian Gomez et Mike Pniewski. Chef opérateur : Yves Bélanger. Musique : Athuro Sandoval. Production : Tim Moore, Jessica Meier, Kevin Misher, Leonardo DiCaprio, Jennifer Davisson, Jonah Hill, Andy Berman et David M. Bernstein. Format : 2,39:1. Durée : 131 minutes.

En salle le 19 février 2020.  

Copyright photo de couverture : Claire Folger/Warner Bros./The Ringer illustration.