La guerre des étoiles revient se jouer sous nos yeux ébahis (une dernière fois ?) pour clore le chapitre concernant la famille Skywalker. Revenue entre les mains de J.J. Abrams après un épisode VIII qui a divisé, la saga offre l’opportunité au magicien de mettre tout son talent en oeuvre pour apporter une fin digne de ce nom à cet univers qui aura fait rêver plus d’un spectateur depuis 1977. Menées tambour battant pendant presque 2h30, ces dernières aventures spatiales raviront les fans déçus par l’épisode précédent, et offrent un divertissement familial conventionnel mais satisfaisant.

une histoire de grandes oreilles

Quarante-deux années et neuf épisodes canoniques auront été nécessaires pour clore complètement la destinée de la famille Skywalker. Tout d’abord entre les mains de son créateur, George Lucas, la saga Star Wars fut un temps composée de deux trilogies. De 1977 à 1983, les trois premiers épisodes contaient l’initiation du jeune héros Luke Skywalker et son combat face à l’Empire galactique sous la houlette de l’Empereur et de son disciple Dark Vador. Puis de 1999 à 2005, ce fut cette fois et à rebours la chute du régime républicain alors que son paternel basculait du côté obscur. Vous suivez ? L’histoire, selon George Lucas, s’en arrêtait là. Mais ça, c’était avant le grand coup de théâtre de 2012, lorsque, pour un montant record, le mastodonte Disney rachetait Lucasfilm, et donc tous les droits de la franchise Star Wars. La firme aux grandes oreilles projette rapidement de faire fructifier son investissement et une nouvelle trilogie est donc aussitôt mise en chantier. Quoi de plus étonnant ? C’est en décembre 2015 qu’un nouvel épisode envahit les salles obscures : Star Wars est enfin de retour au cinéma ! Ce véritable succès à la fois public, critique et financier, on le doit à J.J. Abrams qui délivre pour l’occasion un « film-synthèse » nostalgique dont il agrémente le casting vieillissant (Solo, Leia et Chewbacca) de nouvelles têtes. Parmi ces dernières, on fait la connaissance de Rey, une pilleuse d’épaves en apparence sans histoire, qui se découvrira une puissante affiliation avec la Force. De son côté, l’Empire a cédé sa place au Premier Ordre. Kylo Ren, rejeton du contrebandier le plus cool de la galaxie et de la princesse promue au grade de générale de la Résistance, en est l’homme de main privilégié. Et devinez quoi ? Il est lui aussi sensible à la Force ! Tiens donc… Bef, suite à cet épisode baptisé Le Réveil de la Force, un autre opus est prévu pour décembre 2017, avec cette fois le réalisateur Rian Johnson aux manettes. L’accueil sera cette fois des plus mitigés. Car oui, Les Derniers Jedi déchire les fans jusqu’à aujourd’hui. Certains d’entre eux n’hésitent ainsi pas à affirmer que cet épisode a littéralement anéanti la franchise. D’autres louent au contraire les prises de risque et le sang neuf apportés par le cinéaste. Quoi qu’il en soit, si le huitième opus de la franchise n’est pas une ode à la nostalgie et au caractère sacré de Star Wars, c’est surtout parce que Johnson décide de renverser les règles de la saga pour mieux déconstruire le mythe. Après ce séisme, Star Wars a quelque peu perdu de sa superbe. Aussi le spin-off Solo (Ron Howard, 2018) boycotté six mois plus tard à sa sortie en salle comptera-t-il parmi ses victimes collatérales. La confiance de Disney est alors ébranlée, sa poule aux oeufs d’or déréglée. Et puis surtout, l’épisode IX est prévu pour décembre 2019 ! Les interrogations sont légion : comment enrayer la descente de la saga galactique ? Comment relancer la machine et lui donner une fin satisfaisante ? Le réalisateur de l’épisode VII, plus consensuel, est appelé à la rescousse. Abrams ne se laisse donc guider que par un seul et unique objectif : construire une oeuvre qui apportera la cohérence tant attendue à l’ensemble et ainsi un final recevable à la saga la plus célèbre de la galaxie. Par chance, les premières bandes-annonces ravivent la flamme et la dévotion des disciples envers la Force. Témoin du regain d’intérêt pour la saga, le succès retentissant de la série The Mandalorian (John Favreau, 2019) disponible sur la plateforme de streaming Disney+ et ses nombreux memes autour d’un petit être vert à grandes oreilles si cher à l’univers Star Wars qui fleurissent un peu partout sur les internets. L’objectif de l’épisode IX intitulé L’Ascension de Skywalker est donc multiple : mettre un terme à une saga vieille de plusieurs décennies, ramener un tant soi peu de cohérence dans une trilogie qui en manque cruellement, mais aussi et surtout satisfaire les fans comme les simples spectateurs. Arrivé au terme de cette aventure, notre cher J.J., « légèrement » sous pression, s’est-il donc convenablement acquitté de sa mission ?

Il s’agit de mettre fin à cette histoire, d’une manière émotionnelle, significative et aussi satisfaisante dans le sens où elle doit répondre au plus grand nombre de questions possibles.

J.J. Abrams

corrections de trajectoire

Le sacro-saint texte déroulant en préambule du neuvième opus intergalactique expose comme à son habitude les nouvelles aventures de nos héros, du moins là où nous pensions les avoir laissés. Récapitulons… Le Premier Ordre étend son pouvoir et son contrôle sur toute la galaxie. Rey continue son entraînement aux côtés de la dernière représentante des Skywalker, la princesse/générale Leia, incarnée par la défunte Carrie Fisher. Poe, Finn et Chewie parcourent la galaxie à bord du Faucon Millenium pour remonter la trace d’un soi-disant agent double. Kylo Ren, enfin, part à la recherche d’un artefact Sith susceptible de le mener à la véritable source du Mal, le doux et balafré Sheev Palpatine plus connu sous le nom de Dark Sidious. Notons que le retour de ce dernier avait déjà été sous-entendu par les différentes bandes-annonces et affiches promotionnelles. Pour rappel également, Snoke, vague successeur de l’Empereur, succombait à une ruse mortelle de Kylo Ren dans l’épisode précédent. La réapparition inattendue de Palpatine incarne donc particulièrement tout ce que J.J. Abrams a voulu faire pour corriger le tir en réactions aux retours clivants des Derniers Jedi.

© Lucasfilm Ltd.

Le réalisateur tente en effet tout bonnement de corriger les « erreurs » commises par Rian Johnson afin de mettre un peu d’ordre dans cette trilogie, bien sûr en lien direct avec son épisode précédemment réalisé en 2015. Ces fameuses corrections ne se cachent pas dans cette oeuvre calibrée pour satisfaire les fans. Parce que voilà, le principal objectif d’Abrams, c’est de les caresser dans le sens du poil et de répondre aux demandes des aficionados qui ont perdu foi en leur saga fétiche. J.J. commence dès lors par donner une affiliation légendaire à Rey qui devient l’héritière en droite lignée d’une grande figure maléfique de la Force, ce qui lui donne par ailleurs l’occasion de promener son mal-être aux quatre coins de la galaxie dans des régions jusqu’ici inconnues. Bien sûr, ce lien de parenté fait directement écho à celui de Kylo Ren, aka Ben Solo, dans un drôle de jeu de miroir inversés avec Rey. En arrière-plan, Abrams réduit drastiquement la présence à l’écran du personnage de Rose, pourtant importante dans l’opus précédent.  Rappelons ici que son interprète  Kelly Marie Tran, a subi les pires attaques imaginables sur les réseaux sociaux suite à la sortie de l’épisode VIII, ce qui l’a même à incité à déserter le web. Pour ne pas froisser les fans donc, Abrams l’a volontairement mise en retrait et s’intéresse désormais à de nouvelles têtes. Là où Rian Johnson avait décidé de ne pas trop verser dans l’art délicat du fan service, Abrams choisit l’option contraire en rappelant au casting certains vieux de la vieille comme le charismatique Lando Calrissian toujours aussi moustachu, et bien entendu, le revenant Palpatine. Une fois le décor planté, le réalisateur peut envoyer son casting à loisir dans des mondes précédemment explorés comme la planète d’Endor, où l’on profitera de visiter la carcasse de l’Étoile de la Mort pour saluer les Ewoks, et la mythique Tatooine, l’alpha et l’omega du grand barnum intergalactique.

Comme la fin approche, je ne peux pas vous dire combien un rôle a signifié pour moi au fil des ans. Grâce à lui, les gens ont l’impression de me connaître, tout le monde est mon ami et le monde entier est ma famille. Je t’en serai reconnaissant, pour toujours. 

Mark Hamill

© Lucasfilm Ltd.

une dynamique de groupe

Généreuse, L’Ascension de Skywalker l’est, assurément. Avec cette volonté tenace de fermer toutes les lignes narratives ouvertes et de clore la saga le plus dignement possible, le réalisateur livre une oeuvre dense, très rythmée, empilant révélation sur révélation, intrigue sur intrigue. L’histoire n’en reste pas moins des plus compréhensibles pour ne pas perdre le spectateur en cours de route. Côté mise en scène, le mouvement permanent de l’ensemble n’offre que peu de moments de répit, eu égard aux impératifs de dynamisme d’une intrigue condensée en seize heures, le temps imparti à la Résistance pour arrêter Palpatine et sa gigantesque armée cachée affrétée sur la mystérieuse planète Exegol. On ne s’étonnera alors pas de constater que le film avance à un rythme effréné, dans l’urgence, « comme un train dans la nuit », déroulant ses péripéties à grande vitesse. Le scénario, donc, repose sur la recherche d’un artefact Sith capable de localiser la planète où réside le seigneur des ténèbres qui y dissimule sa gigantesque armée de destroyers et de Stormtroopers à carapace rouge. La quête de nos héros sera ralentie par l’impossible transcription de l’objet crypté, les obligeant à partir à la rencontre d’un descripteur alien aux traits gracieux proches du carlin. De son côté, Kylo Ren obtient l’accès aux régions inconnues plus rapidement et s’allie avec le Mal absolu. Après cette visite de courtoisie, le chevalier sombre part ensuite à la chasse de Rey. Car oui, il aspire toujours à lui faire rallier sa cause : détruire le passé Sith et Jedi, afin de diriger seuls la galaxie. Leur connexion mentale par la Force, point culminant, des Derniers Jedi n’a pas fait les frais des corrections du nouveau réalisateur et se retrouve même utilisée abondamment, offrant des échanges champ/contre-champ visuellement délicieux. Le grand oublié de l’épisode VII, à savoir le gigantisme, peut alors enfin faire son entrée en grande pompe dans l’oeuvre d’Abrams, et tout particulièrement sur Exegol. L’immensité du trône Sith dans l’attente de son prochain leader, les grandes statues d’anciens guerriers des forces du mal, ajoutent leur lot de spectaculaire aux contrastes de taille qui innervent un opus dans lequel des résistants chevauchent des créatures extra-terrestres pour partir à l’assaut d’un vaisseau spatial ! Bien qu’estampillée Disney, l’esthétique du film, mêlant trucages numériques et analogiques, n’en demeure pas moins fidèle à la trilogie originale, ce qui, soulignons-le au passage, nous évite les dérives malencontreuses de l’équipe d’ILM responsable de la création d’un bestiaire extra-terrestre parfois d’un goût douteux, tel un certain Jar-Jar Binks…

Il était important pour nous de ne pas seulement refaire des choses que vous avez déjà vues, mais que nous ajoutions de nouveaux éléments – qui, nous le savons, vont rendre certains furieux et emballer les autres. 

J.J. Abrams

Et en effet, c’est un obstacle de taille qui attendait J.J. Abrams au tournant :  comment gérer la présence à l’écran de l’iconique Carrie Fisher décédée alors que son personnage se trouve au coeur de la nouvelle trilogie qu’il a lui-même impulsée ? Le réalisateur contourne la difficulté avec astuce en utilisant les rushs des épisodes précédents, ce qui lui offre plus de souplesse pour réécrire le dernier acte de la trajectoire narrative de Leia. Ces arrangements offrent par bonheur à la générale une fin des plus honorables à l’écran. Aussi le réalisateur a-t-il voulu insuffler à son épisode une dynamique de groupe, Rey souhaitant partir seule à la recherche de l’artefact devra composer avec ses amis pour y parvenir. C’est au cours de ce périple que se crée une alchimie solide entre Poe et Finn, une relation dont on avait entraperçu la genèse au cours de l’épisode VII, l’opus suivant la mettant de côté. Tous deux prendront ainsi part ensemble à l’assaut des vaisseaux Sith au cours d’un grand final épique. D’autre part, la présence de C-3PO est ici exponentielle par rapport aux précédents films. Le droïde récupère son rôle comique si cher à la vieille trilogie. A ses côtés, Daisy Ridley campe l’incroyable Rey toujours aussi impeccablement et avec une débrouillardise remarquable. Après tout, pas facile de ne pas sombrer dans la folie quand on commence à se sentir irrésistiblement attiré par sa lointaine origine maléfique, non ? Kylo, désormais soldat à la botte de l’Empereur, est quant à lui toujours aussi empêtré dans ses hésitations à choisir entre le Mal et le côté lumineux de la Force. L’équilibre nécessitera que « l’obscurité se lève et [que] la lumière la rencontre » comme l’affirmait déjà Snoke dans l’épisode précédent. Cette drôle de destinée n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du célèbre maître des potions de la saga Harry Potter, Severus Rogue, dont la ressemblance avec Kylo Ren ne se limite pas seulement aux cheveux noirs de jais et à un nez proéminent.

Enième référence au blockbuster de la littérature anglaise, le climax de l’épisode IX prend une tournure quelque peu similaire à celui de Harry Potter et Les Reliques de la mort – partie 2 (David Yates, 2011) pour refermer l’ensemble de ses arcs narratifs. Optant ainsi pour une clôture totale et donc une véritable conclusion à cette saga vieille de quarante-deux années, Abrams réussit le tour de force d’offrir aux Skywalker une fin qui leur en est digne. A partir des éléments laissés par son prédécesseur, il propose une reconstruction suivant son idée d’origine, le casque détruit puis réparé en incarnant la parfaite illustration. Pas de panique, donc : le grand spectacle familial promis est au rendez-vous. Attachez vos ceintures pour un voyage à toute vitesse qui vous divertira comme un Star Wars digne de ce nom. Si en 1977 George Lucas avait commencé le périple de son jeune fermier de l’espace avec le plan iconique de Luke fixant le coucher des deux soleils sur Tatooine, J.J. Abrams, en bon faiseur, la conclut un peu moins d’un demi-siècle plus tard avec celui de Rey face à ce même horizon, bouclant ainsi le cycle Skywalker de cette épopée intergalactique sans doute promise à une expansion prochaine.

© Steve Johnson

Mais, vous savez, au bout de ce voyage, ce qui fait que Star Wars marche, c’est son humanisme, son parfum d’aventure, son cœur. Il y a cette idée indéniable que le plus commun d’entre nous peut devenir quelqu’un d’extraordinaire et change le cours des choses en triomphant du Mal absolu.

J.J. Abrams

Star Wars : L’Ascension de Skywalker (Star Wars: The Rise of Skywalker, 2019 – USA) ; Réalisation : J.J. Abrams. Scénario : Chris Terrio et J.J. Abrams. Avec : Daisy Ridley, Adam Driver, Oscar Isaac, Keri Russell, John Boyega, Billy Dee Williams, Carrie Fisher, Mark Hamill, Domhnall Gleeson, Anthony Daniels, Lupita Nyong’o, Dominic Monaghan, Kelly Marie Tran, Billie Lourd, Joonas Suotamo, Naomi Ackie, Ian McDiarmid et Richard E. Grant. Chef opérateur : Dan Mindel. Musique : John Williams. Production : J.J Abrams, Kathleen Kennedy, Jason McGatlin, Michelle Rejwan, Tommy Gormley, Callum Greene et Nour Dardari. Format : 2,39:1. Durée : 142 minutes.

En salle le 18 décembre 2019.