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Ad Astra

De retour de la cité perdue de Z, James Gray s’attaque à un genre inédit dans sa filmographie, la science-fiction, pour mieux exprimer ses frustrations d’enfant prodige qui ne cesse de vouloir se frotter à ses pères de cinéma, Kubrick et Coppola. Ad Astra lui offre justement l’opportunité de naviguer dans les eaux qui séparent deux chefs d’œuvre des maîtres, entre 2001, L’Odyssée de l’espace (1968) et Apocalypse Now (1979), quelque part au cœur des ténèbres, façon Conrad. A l’arrivée, on découvre une fresque spatiale mélancolique très réussie avec un Brad Pitt qui trouve ici le plus beau rôle de sa carrière.

Au cœur des ténèbres

Quinze ans de cinéma, déjà… James Gray s’est forgé une belle réputation, devenant en l’espace d’une décennie l’un des cinéastes les plus prestigieux et réputés. L’incontournable réalisateur new-yorkais se démarquera ainsi en jonglant avec les genres, maniant les petits et gros budgets, et tirant surtout le meilleur d’acteurs de premier plan. Ses trois premiers films (Little Odessa (1994), The Yards (2007) et La nuit nous appartient (2008) lui vaudront une reconnaissance critique et financière non-négligeable pour pouvoir continuer sur sa trajectoire en 2008 avec Two Lovers, une romance dépressive mettant en scène son acteur Joaquin Phoenix perdu au cœur de deux relations amoureuses simultanées que tout oppose. Gray va se passionner tout au long de ses films pour les « fracturés », les individus diablement imperméables au rêve américain, mais aussi et surtout les laissés-pour-compte d’une société abandonnée au « tout-communicationnel ». Il continuera ainsi avec The Immigrant (2013) qui confirme cet amour indéfectible pour les outsiders, se concentrant sur l’histoire d’une immigrante polonaise au début du XXe siècle contrainte de se prostituer, seule voie d’accès au rêve américain . En 2016, The Lost City of Z racontera enfin la vie de Fawcett, explorateur disparu mystérieusement en 1925. Cette avant-dernière œuvre met en exergue une bonne leçon de morale à l’égard d’une société égoïste et auto-suffisante. Mieux, James Gray se fait le chantre d’une quête de l’inconnu révolue, éveillant les esprits ouverts à l’espoir et la poésie tragique. 

J’ai mis beaucoup de moi dans le film. C’est très difficile d’être parent. […] J’ai beaucoup raconté les liens filiaux, entre fils, filles, pères, mères. Et à l’intérieur de toute relation comme cela, il y a une place pour l’amour et pour la douleur. 

James Gray

Au terme de cette riche filmographie, James Gray ne compte pas s’attarder là. Lors du Festival de Cannes en mai 2016, ilrévèlera ainsi le titre son prochain film intitulé Ad Astra (« vers les étoiles » en latin). Son scénario nous fait voyager aux côtés de l’astronaute Roy McBride s’aventurant jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu. Cette quête se double d’une énigme autour d’une mystérieuse menace pour la survie de notre planète. Gray fait sien un genre inédit dans sa filmographie pour le mettre au service d’une mise en scène remarquablement maitrisée comme en témoignent ses sens du cadre, du montage mais aussi et surtout de l’écriture. L’intelligence de son scénario consiste à replacer l’infiniment petit au cœur de l’infiniment grand, à savoir l’existence humaine projetée dans un univers sans borne. Les obsessions du fils à l’égard d’un père disparu se marient à la merveille avec cette exploration de la solitude infinie dans une étendue vaste et glaciale. Gray nous réchauffe donc étonnamment le cœur après une virée en Amazonie grâce à un drame familial par-delà le système solaire. Le résultat s’avère époustouflant de beauté et de maîtrise.

© Twentieth Century Fox

Depuis 2010 ou 2011, j’avais en tête de faire un film de science-fiction. Il y a des films extraordinaires dans le genre, mais je n’en avais jamais vu qui parle du fait d’être seul dans l’univers. Et j’ai lu cette phrase d’Arthur C. Clark qui dit que les deux hypothèses, que nous soyons seuls dans l’univers ou pas, étaient aussi terrifiantes l’une que l’autre. N’ayant jamais vu ça au cinéma, je me suis dit que j’allais essayer de le raconter. 

James Gray

Une œuvre majeure

Les choix de cadrage et de lumière sous la direction du chef opérateur Hoyte van Hoytema (déjà à l’œuvre sur Her de Spike Jonze en 2016, ou encore sur les films de Christopher Nolan Interstellar en 2014 puis Dunkerque en 2017) achèvent d’inscrire le long-métrage de James Gray dans une pleine dimension picturale. Cette symphonie visuelle composée pour le grand écran, accompagnée d’une voix-off, évoque même les grandes heures du génial Terrence Malick. Au cœur de cette odyssée, Brad Pitt explore une palette de jeux et d’émotions inédite en composant un personnage mutique et torturée. Le rôle de Roy McBride lui donne l’occasion de montrer sous son meilleur jour ses capacités d’acteur, loin de la décontraction cool assumée façon Tarantino ou des variations absurdes à la sauce Coen. Sa beauté plastique, objet de fascination pour un public aussi féminin que masculin, se met au service de son personnage de superhéros contrant si bien tous les obstacles qu’on finirait par considérer Ad Astra comme une petit pic de la Fox adressée à l’écurie Marvel ! Face à lui, Tommy Lee Jones incarne une figure paternelle perdue dans son obsession de vérité corrélée à une soif absolue de connaissance. Ses courtes apparitions à l’écran sur plus de deux heures de film nous permettent néanmoins de relever la sobriété de son jeu qui fonctionne à la merveille dans cette histoire aux abords « réalistes ». James Gray orchestre quant à lui cet ensemble avec génie, obtenant notre sincère adhésion à cette grosse machine futuriste à l’opposé des space opera hollywoodiens servis à la louche par les studios depuis belle lurette. Et effet, si vous vous attendez à découvrir une énième variation du Gravity (2013) d’Alfonso Cuarón, passez votre chemin ! James Gray invente un monde à la (dé)mesure de Roy McBride. D’aucuns imagineront même que le film déroule littéralement un rêve fantasmé par le personnage principal. Qu’importe : Gray reste toujours animé par sa passion de storyteller. Croyez donc en son histoire, et elle vous semblera réelle.

© Twentieth Century Fox

James Gray parvient avec brio à nous détacher du réalisme apparent de son film en y semant quelques aberrations destinées à nous faire basculer ouvertement dans le champs de la fiction. Les codes de la science-fiction se retrouvent ainsi parasités par le portrait qu’il réalise d’unastronaute en proie à toutes sortes de déviances et de sévices psychologiques, sans jamais les cacher ni les montrer frontalement, ou même jamais verser dans la mièvrerie. Les références incontournables du genre évidemment convoquées (2001, Interstellar, etc.) n’entament pas le plaisir du cinéaste qui se permet une petite incartade du côté du Alien (1978) de Ridley Scott. On songe ainsi à une séquence oppressante qui voit McBride explorer un vaisseau désertique dont l’équipage a été décimé par une étrange « menace ». Et si Ad Astra marquera également les esprits, ce sera grâce à sa bande originale sous la direction d’un compositeur contemporain, Max Richter, qui illustre en musique un univers post-minimaliste. C’est indéniable : son score se marie parfaitement avec le film de James Gray. On décèle dans ses notes la quête d’un homme plongé dans son passé. Il y a une véritable volonté de ne jamais faire exploser la musique, de ne pas lui transmettre une énergie rythmique définie. Le choix est plus porté par de discrètes déflagrations, le tout pris dans une marche sombre de basses titubantes. On a le sentiment d’une partition visant l’intime. Enfin, et c’est là l’une des forces majeures du film, le spectateur, parfaitement immergé dans l’univers diégétique d’Ad Astra, reste soumis aux aléas d’un espace sans fin, le plongeant dans un état quasi hypnotique. James Gray, pour un premier coup d’essai dans le genre, parvient brillamment à nous faire rêver. Ad Astra marquera à coup sûr une étape clé dans sa carrière.

Ad Astra (2019 – États-Unis) ; Réalisation : James Gray. Scénario : James Gray et Ethan Gross. Avec : Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland, Liv Tyler et Natasha Lyonne. Chef opérateur : Hoyte van Hoytema. Musique : Max Richter et Lorne Balfe. Production : Brad Pitt, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, James Gray, Rodrigo Texeira et Anthony Katagas. Format : 2,39:1. Durée : 124 minutes.

 En salle le 18 septembre 2019.

Copyright photo de couverture : Richard A. Chance

A propos de l'auteur

Christopher Poulain

Photographe et réalisateur, diplômé de l'École Supérieure d'Études Cinématographiques (ESEC - Paris 12e). Passionné d'art, de musique 70's et de voyage.

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