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À couteaux tirés

A qui profite le crime ? A Rian Johnson, semble-t-il, qui rappelle par son nouveau film qu’avant qu’il ne fraie avec la Mickey Mafia (et ne soit traîné sur le banc des accusés par une armée de fans intergalactiques), son casier cinématographique était vierge de tout méfait honteux. Avec À couteaux tirés, il renoue avec le statut de poseur d’ambiance qu’on lui connaissait, auquel il ajoute une grande dose d’un second degré tout à fait inédit chez lui. Dans Brick (2005), le registre policier était pour Johnson un prétexte à l’étrangeté, au flou ; il est ici ludique, vivifiant et drôle. Comme si le réalisateur retrouvait dans les méandres de l’enquête le plaisir de raconter et filmer à sa guise, sans contrainte d’un studio pusillanime. La sentence est claire : la liberté va bien au cinéaste.

une recette délicieusement rodée

Harlan Thrombey est mort. Non pas dans son sommeil, comme il se doit après 85 hivers, non : il a été retrouvé dans son bureau par sa gouvernante, la gorge tranchée. De dramatiques giclées de sang sèchent paisiblement sur le vieux papier peint et dans la main du défunt brille encore le couteau criminel. Un suicide ? Peut-être. Ou peut-être pas. C’est que le vénérable écrivain avait de l’argent, une magnifique maison, et une famille nombreuse dont les larmes de crocodiles cachent difficilement les instincts charognards. Déjà, on se rassemble autour du testament en se léchant les babines… Tous ont des secrets, bien entendu, et tous étaient présents à la fête d’anniversaire organisée la veille de la mort. Tous se réunissent de nouveau dans la demeure familiale pour se faire cuisiner par un inspecteur rusé. Les trophées de chasse empaillés qui ornent les murs serviront de jury. Ding dong : c’est l’heure de passer à table ! Meurtre et huis clos, la recette est vieille comme le roman policier et fonctionne ici encore. Pire, Rian Johnson prend un malin plaisir à cocher toutes les cases, à utiliser absolument tous les clichés du genre pour souligner leur inusable efficacité : la vieille maison sinistre comme il se doit, comme il se doit dotée d’un escalier qui grince et de passages secrets, le duo de flics dépassés, l’enfant chouchou et le vilain canard déshérité, l’amant dans le placard, le corbeau anonyme, la course-poursuite, l’inspecteur perspicace et goguenard qui fume, les messages à l’encre sympathique… La planche à bingo est pleine et le spectateur aurait même accepté la confession du Colonel Moutarde comme scène finale. Loin de grincer comme un vieux ressort, ces poncifs tissent avec le spectateur une connivence immédiate et permettent d’entrer au plus vite dans le vif du sujet : les portraits des suspects. S’il est une chose que Rian Johnson a compris de l’œuvre d’Agatha Christie (véritable marraine du long-métrage), c’est qu’une bonne galerie de personnages vaut encore mieux qu’une bonne intrigue.

Les histoires d’Agatha Christie n’étaient pas porteuses de messages, mais il suffit d’observer ses personnages : ils en disent long sur la société britannique de l’époque. On a tendance à l’oublier aujourd’hui parce que ces majordomes et ces colonels nous paraissent surannés et un peu exotiques. On oublie qu’il s’agissait de références très actuelles aux différentes couches de la société de l’époque. J’ai trouvé excitant, en choisissant ce genre cinématographique, d’examiner l’Amérique contemporaine et les profils de gens que nous connaissons aujourd’hui

Rian Johnson

Aussi le casting est-il l’un des points forts du film, porté par des acteurs cinq-étoiles en forme olympique : Chris Evan en fils prodigue et tête-à-claques, Michael Shannon en fils jaloux et quelque peu aigri, Toni Collette en hystérique du chakra, Christopher Plummer en vieillard moins dépassé qu’il n’y paraît mais surtout, surtout, Jamie Lee Curtis, pinçante et charismatique en diable, et Daniel Craig, dont on connaît la jubilatoire fibre comique grâce à Soderbergh (Logan Lucky, 2017). Tous participent grandement du charme d’À couteaux tirés par le plaisir sincère qu’ils prennent à camper leur personnage et balader le spectateur.

© Lionsgate

un plaisir coupable

Le plaisir, tel est le secret le moins bien gardé du film. Il transpire de toutes les situations et de toutes les répliques. Il est le fuel qui permet à Rian Johnson de sortir de la caricature grotesque et de l’hommage poussiéreux pour proposer une œuvre foncièrement attachante. Plus important encore : il fait de nous les victimes consentantes de l’histoire. Car dans la plus pure tradition de l’œuvre policière, Rian Johnson lance au spectateur de nombreux os à ronger, pour mieux l’assommer avec par un retournement de situation. C’est avec malice qu’il se sert des stéréotypes pour mieux endormir notre vigilance et nous conduire où il le souhaite. Comme il ne s’interdit rien, le cinéaste va jusqu’à briser le quatrième mur et utiliser ses personnages pour commenter notre crédulité. « On se croirait dans un décor de Cluedo », affirme ainsi un policier lorsqu’il découvre le décor de l’intrigue, faisant ainsi écho à la pensée qui, forcément, nous a traversé l’esprit. Tel est pris qui croyait prendre : on sourit de s’être cru plus malin que le réalisateur.

Ce que j’aime, c’est que Rian rend hommage à toute l’histoire du film policier tout en apportant au genre une énergie inédite. À couteaux tirés est incroyablement contemporain parce qu’il est très rapide, complexe et adroitement imbriqué. Rian place les personnages en terrain connu, puis il dynamite cette base solide pour qu’on ne sache jamais où l’histoire va nous conduire

Toni Collette

Le plaisir, c’est également lui qui rend la seconde partie du long-métrage frustrante, un peu. C’est qu’on aurait aimé que Johnson aille jusqu’au bout de son huis-clos, que tout ce petit monde continue à s’écharper au salon, à se tourner autour pour flairer la culpabilité de l’autre, que l’originalité des premières scènes s’étirent sur tout le film. Or, après un démarrage jouissif, ce dernier renoue avec une forme plus traditionnelle pour se concentrer sur les mésaventures de deux des personnages (on ne vous dira pas lesquels, on ne vous dira rien), délaissant les autres que l’on aimait déjà détester. Compte tenu de la filmographie du monsieur, on s’étonne d’un choix si timoré. Le long-métrage aurait peut-être gagné à être plus court et intégralement enfermé : il y aurait gagné en force. On chipote, car À couteaux tirés se regarde comme un lit un bon polar, avec gourmandise et un plaisir -forcément- coupable.

© Chandler

À couteaux tirés  (Knives Out, 2019 – USA) ; Réalisation et scénario : Rian Johnson. Avec : Daniel Craig, Chris Evans, Ana de Armas, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon, Don Johnson, Toni Collette, LaKeith Stanfield, Christopher Plummer, Katherine Langford, Jaeden Martell, Riki Lindhome, Edi Patterson et Frank Oz. Chef opérateur : Steve Yedlin. Musique : Nathan Johnson. Production : Rian Johnson, Ram Bergman, Leopold Hughes, Nikos Karamigios et Tom Karnowski. Format : 1,85:1. Durée : 130 minutes.

En salle le 27 novembre 2019.

Copyright photo de couverture : Lionsgate/Ringer

A propos de l'auteur

Caroline Veron

Diplômée en langues et rédactrice web, Caroline aime raconter des histoires et qu’on lui en raconte. Elle rêve d'une vie en musique façon comédie musicale avec claquettes et paillettes.

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